décalé
FAIRE REVIVRE LES MORTS

Bien que tout ait une fin, l’art a la possibilité de la nier. Le fait même de jouer la musique d’un compositeur mort depuis trois cents ans est une manière de le faire revivre dans ce qu’il a finalement d’essentiel. Mais cela ne s’arrête peut-être pas là.

La première fois que j’ai eu la partition de la messe arménienne entre les mains, je me suis trouvé bien embêté. Cette langue, je ne la connaissais pas. Il m’a donc fallu apprendre au moins à la lire, ce qui n’avait pas été une mince affaire. La comprendre s’est avéré une tâche pour moi insurmontable bêtement par manque de temps. J’ai craint également, c’est fort possible, que de comprendre l’éventuelle niaiserie du discours religieux m’enlève définitivement l’envie de continuer ma tâche. Le problème s’est donc posé, une fois la partition grossièrement assimilée, de trouver une interprétation, un message à faire passer, quelque chose à raconter avec ces mots bizarres et cette musique d’une autre terre. Au fur et à mesure des répétitions, les phonèmes et leur accent donné par le rythme de la musique se sont « mis en bouche », et le souvenir de la voix de Myriam, ma grand-mère arménienne, ne me quittait plus. Il est devenu même la raison principale de mon travail, le sous texte indispensable à toute interprétation. Chanter la messe arménienne serait une manière de la faire revivre dans ce qu’elle avait d’essentiel : son arménité et sa croyance profonde en cette Eglise qui avait su la soutenir dans toutes les épreuves que l’Histoire des Arméniens lui avait fait subir. Pour cela, il n’aura pas été difficile de l’imaginer à côté de moi.

Cela a été une expérience incroyable. Précisément quand je chantais ce cantique dont la traduction approximative est : "des milliers d’anges sont descendus dans l’église et l’ont sanctifiée". Tout n’était qu’imaginaire certes mais, au travers de l’Art, tellement réel. Ne connaissant pas encore la musique par cœur, j’avais, lors des premières messes, le nez dans la partition. Cela n’empêchait pas tous mes morts de se relever autour de moi. Il y avait Myriam, bien sûr, toute engoncée dans son éternelle robe noire à pois blancs, son cabas à la main et son beau sourire triste au dessus de son double menton. Movses, mon père, la suivait costume impeccable, borsalino et regard éternellement charmeur. Un peu plus discret, comme si au travers de la mort il craignait toujours de gêner, il y avait Arménak, mon grand-père, et son inséparable chéchia sur la tête. Et puis la foule des inconnus arméniens qui n’avaient pas survécu au soleil du désert de Der el Zor ni au sabre des gendarmes turcs. C’étaient eux, les anges que mon chant faisait descendre dans la petite église, eux seuls que mon invocation à ce dieu imaginaire faisait revivre, l’espace d’une note.

Au fur et à mesure des messes, j’allais dire des représentations, j’ai fini par connaître ce cantique par cœur et j’ai osé, une première fois, regarder ce qui se passait autour de moi. Ce que j’ai vu m’a tellement effrayé que, la gorge serrée, j’ai eu de la peine à finir ma phrase.

Sur un signe du diacre, à la première note du cantique, l’assemblée toute entière s’est mise debout, et j’ai perdu, une seconde, le sens de la réalité : les morts s’étaient relevés, pour de bon !