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ATHANAS

La première fois que je l’ai rencontré, je n’ai vu que ses pieds. Mais c’était déjà quelque chose d’inoubliable. Ce devait être 16 heures, dans le lit asséché d’une rivière, quelque part dans le Pélion, le pays mythologique des Centaures et des Lapithes. Un vieux pick-up Mazda bleu était garé juste à côté des tentes que nous avions installées à l’ombre fraiche de deux platanes séculaires sur le sol limoneux de ce qui devait être en hiver le bord d’une rivière. De la fenêtre du conducteur sortaient deux pieds. Deux pieds comme je n’en avais encore jamais vus avant cette année 1973. Ils étaient larges, noueux, musclés, mais il ne faut pas s’imaginer les pieds d’athlète des statues grecques de l’époque classique. Non, ceux-là étaient de bons gros pieds de paysan, poussiéreux, aux gros orteils épais, le cal ancien des talons fendus de profondes crevasses noires de plusieurs jours sans chaussure et sans douche.

L’homme dormait. J’ai jeté un œil dans la camionnette. Il était allongé sur les deux sièges de l’avant d’une manière parfaitement inconfortable, mais cela n’avait pas l’air d’influer sur la qualité de son sommeil. L’homme était d’une corpulence assez imposante. Son âge, tout au plus une trentaine d’années. Sur l’arrière du Mazda, tout un outillage d’agriculteur, plus précisément, je l’ai appris par la suite, destiné à l’entretien des oliviers. Il y avait une « tsapa », espèce d’outil plat et recourbé pour couper les buissons et retourner la terre, un pulvérisateur dorsal, un tonneau en plastique bleu rempli d’un liquide nauséabond, et des chiffons, des bouts de ficelle, des petits outils rouillés, du fil de fer, tout cela dans un désordre sans nom.

Cet homme, c’est Athanas. En grec ancien, cela veut dire « l’Immortel ». Fils de Nikos, le propriétaire d’un « pandopolion », une épicerie-bazar-restaurant sur la place du village à quatre kilomètres du lit de cette rivière. Athanas faisait le « metaphoras », le chauffeur-livreur. A cette époque, les automobiles étaient extrêmement rares en Grèce et celui qui en avait une et qui n’était pas trop paresseux pouvait rentabiliser son achat au centuple. C’est ce que faisait Athanas, quand l’entretien des 1500 oliviers familiaux lui en laissait le temps. A cette époque, il marchait les pieds nus.

La sieste, c’était en général sous ces platanes qu’il venait la faire. Il y faisait frais et on y entendait la mer.

Été 1974, guerre contre la Turquie, mobilisation générale. Athanas a été un des premiers à partir. La traditionnelle fête du 15 août que nous attendions depuis un an n’a pas eu lieu. En l’absence de la jeunesse, personne n’avait le cœur à ça. Cette guerre tourna court, puisque vers la fin du mois d’août, on démobilisa. Par hasard, je me trouvais sur la « platia », la place du village, quand le bus de Vólos du soir arriva, à grands coups de klaxon. Il était bondé des jeunes qui revenaient de la « guerre ». Mon Athanas était parmi eux, une fleur de camélia à l’oreille, le visage pas rasé depuis plusieurs jours mais fendu d’un sourire que je ne peux pas oublier. On a du mal à s’imaginer la joie qui régnait. Les tables en fer peintes en bleu ont par magie envahi la place, elles se sont bientôt recouvertes de toutes sortes de boissons et de victuailles. Puis il y eut de la musique, et la danse. Athanas était pieds nus, comme d’habitude. J’entendis sa mère lui demander où il avait mis ses chaussures. « Ta ekhassa (je les ai perdues)». Dans la folie du retour, on les lui avait volées.

Athanas se maria un jour avec Maria. Avec elle, il ouvrit une petite taverne, faite, au début, de bric et de broc dans un petit terrain familial à flanc de colline. Maria s’occupa de la cuisine et Athanas s’improvisa garçon de café et directeur d’hôtel, car il construisit, par la suite, six chambres très rudimentaires pour les touristes de passage. Il faut bien s’imaginer que nous sommes, là, loin des standards enseignés à l’Ecole Hôtelière de Lausanne.

Nous logions dans l’une d’elles, en septembre 1988. La veille, Athanas avait débarqué avec le Mazda, toujours le même, rempli d’une tonne de raisin. Avec un petit sourire, il m’avoua qu’il allait faire son vin. Il m’expliqua qu’il comptait fouler le raisin lui-même dans une piscine en plastique que des allemands avaient oubliée. Le jus irait dans un vieux tonneau qu’il avait trouvé dans la cave de son père au village. Le tour était joué, il aurait ses huit cent litres de vin, de quoi assouvir une soif qu’il avait, à l’époque, beaucoup de mal à discipliner.

« C’est avec ces pieds-là que tu vas fouler ton raisin ? » « Oui, et alors ? Qu’est-ce qu’ils ont mes pieds ?» « Ton vin, je n’en boirai pas ». Il eut l’air de ne pas tenir compte de ma remarque. Le lendemain était une journée magnifique. Le mois de septembre est un mois que j’adore. Il fait aussi beau qu’en été, mais un peu moins chaud et, le melteme d’août ne soufflant plus, la Grèce devient un paradis. Ce matin-là, je vis Athanas se laver les pieds. Il avait à la main la brosse dévissée d’un balai et il se frottait vigoureusement les pieds dans une bassine en plastique remplie de lessive. Efforts visiblement inutiles parce que la crasse, incrustée dans les crevasses du talon, ne voulait pas disparaître.

Le foulage du raisin dans la piscine en plastique fut une scène d’anthologie. Cela se passa dans la petite cour derrière la terrasse du restaurant, juste à côté du poulailler, sous le regard placide des chiens et des deux chèvres que la grand-mère s’acharnait encore à élever. Athanas, t-shirt maculé et caleçon trop vaste, piétinait les grappes, y mélangeant allègrement guêpes et mouches attirées par le sucre. Il poussait des cris de gorets, jurait et riait tout en même temps, comme si l’idée de tout le vin qu’il allait produire lui provoquait déjà une ivresse irrépressible. De temps en temps, Maria, qui ne se retenait pas de crier et de rire elle aussi mais dans un registre plus aigu, recueillait le liquide rouge sombre avec une casserole en aluminium pour en remplir le tonneau. Athanas m’expliqua qu’il avait mis un bouquet de thym devant le robinet en bois du tonneau pour filtrer le vin quand il serait prêt. Le mélange de raisin, d’insectes, de poils et de jus de pied avait l’air infect pour l’occidental témoin de cette scène. Surtout que deux heures après, Athanas exhiba fièrement ses talons qui avaient retrouvé la couleur fesses-de-bébé que la brosse et la lessive n’avaient pas réussi à leur redonner.

Le lendemain, on avait l’impression que la même journée recommençait tant l’atmosphère était limpide. Vers 10 heures, les hurlements d’Athanas percèrent le silence des cigales disparues : « Evrasé !( ça a bouilli !)» Avec la chaleur de la nuit, les bactéries de diverses origines s’étaient multipliées allègrement et le tonneau avait débordé. Une mousse verdâtre s’écoulait de l’orifice laissé libre par le bouchon de liège chassé par la pression. Athanas a absolument voulu que je goûte le moût, filtré approximativement par la branche de thym. Craignant de le vexer par mon refus, j’acceptai « mais juste une goutte ». Je bus alors deux grands verres du meilleur nectar qu’on puisse imaginer, sous les yeux goguenards d’un Athanas à qui on ne la fait pas.

Les années ont passé. A cause de problèmes cardiaques et sûrement d’un petit diabète, conséquences évidentes d’une vie d’excès alimentaires, Athanas a dû arrêter de boire. Il a minci, bien qu’il lui faille encore perdre quelques dizaines de kilos pour ressembler à une nymphe des bois. Désormais, il a toujours un pantalon et un t-shirt propre pour servir à la taverne, chaussures et chaussettes, braguette fermée, et il est toujours rasé de frais. Les obligations du métier pour conserver une clientèle toujours plus exigeante l’ont obligé à se civiliser. Mais Athanas n’en a pas pour autant vendu son âme. Il a toujours son espace de liberté, et s’il ne va plus dormir dans la rivière, le réveil de la sieste est un moment qu’il prend rituellement pour lui.

Je l’ai surpris plusieurs fois, en fin d’après-midi. Sur la petite terrasse qu’il a construite, comme sur un promontoire sur l’infini du bleu, la tasse de café grec posée sur un billot de bois servant de table improvisée, il regarde la mer immense. Sur le sol, à côté du fauteuil en plastique sur lequel il est assis, il a laissé ses chaussures, et c’est les pieds nus, posés à plat sur les dalles de pierre chaude, qu’il scrute l’horizon pour y surprendre, qui sait, des dauphins emportant dans les flots bleus les souvenirs d’une époque révolue.