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GILLES BOUDOT

Derrière l'opéra de Toulon, il y a une grande place avec plusieurs terrasses de café. Il faisait une très belle après midi de printemps. J'attendais. Habitué aux printemps suisses, celui de Toulon ressemblait déjà à l'été, mais il était encore un peu frais pour les Toulonnais. Il n'y avait que deux ou trois couples attablés parmi une trentaine de tables vides.

J'attendais. Parfois l'attente est tellement forte que cela en devient un état chronique et l'on ne sait plus ce qu'on attend. Une espèce de tension dans les jambes qui bougent nerveusement pour évacuer le trop plein d'énergie accumulé et qu'on empêche de bouger parce qu'on se gêne à exposer ainsi sa nervosité. Il y a aussi une espèce de contraction des épaules qui ressemble à un tremblement de froid, mais sans le froid. Sur cette belle place ensoleillée, j'étais dans cette situation bizarre.

Une main se posa sur mon épaule, et c'était lui, Gilles, Gilles Boudot. L'accordéon des trente années qui venaient de passer s'est refermé dans la seconde. Mais comment avais-je pu oublier un sourire pareil ?

Le 27 octobre 2002 à 17h32, j'avais reçu un mail étrange :

" On s'est pas vus depuis 31 ans... Ce n'est pas rien ! J'ai été ravi de visiter ton site, beau reflet de ta carrière et de ta voix. Voix que je suis très fier d'avoir entendue en primeur dans les escaliers du bâtiment Sénac du Lycée Thiers…/…Si mon nom ne te dit rien, mon visage te rappellera peut être quelque chose… "

Suivait une adresse Internet. Pris de curiosité, j'allais jeter un œil, mais le visage qui apparaissait alors ne me disait absolument rien.

" Existais-je alors "

C'était le titre du message qui a suivi. Comme si le fait d'exister n'a de valeur que si on existe pour l'autre.

" Ton embarras à me situer me trouble, et je m'aperçois que je ne dispose pas d'un grand nombre de documents d'époque. Les seuls qui, dans ce cas font foi, ce sont les photos scolaires... Malchance! En classe de première, je n'avais pas acheté la photo. En classe de terminale, y'avait un mec qui avait eu l'idée d'en emprunter une officielle et qui comptait en faire des copies pirates car il faisait ses premiers pas en tirage photo N&B. On était toute une équipe à compter dessus et le gars les a foirées. Pas de photo non plus cette année l .
Le gars en question c'était toi "

Cette photo, la voilà .

Il m'a aussi envoyé une caricature qu'il avait faite de moi, ainsi que la photo de la classe de sixième. Et puis, les portes de la mémoire se sont entre-ouvertes, pas exactement sur ce nom qui demeurait obscur, mais sur ce copain de l'époque, un être extrêmement doux. C'était un " gentil ", comme on dit à Marseille.


" Mais pourquoi est-ce que je me rappelle si clairement ce jour où j'ai dû t'accompagner au pied de ton immeuble ? La discussion que nous avions eue ce jour-là m'échappe. Je sais qu'il faisait beau, mais ça, ce n'est pas très original à Marseille. J'ai une vague impression d'un bon moment passé avec toi. Avions-nous des projets ? Je ne sais pas si nous parlions déjà des filles entre nous, avais-je trouvé en toi une oreille attentive à mes déboires sentimentaux ? "

Gilles est photographe. Il fait des photos extrêmement étranges, difficiles à décrire. C'est mieux d'aller jeter un œil sur son site pour s'en faire une petite idée. Petite, parce que les originaux sont d'une force incroyable.

"J'ai retrouvé celles que j'adore (l'Attraction des Biscottes ou Épuisement du Sucre) et je suis tombé baba devant d'autres comme le Filtrage de l'Albumine ou le Test de la Pierre. Je vais te dire ce qui, moi, me fait pleurer quand je regarde tes photos. C'est une nostalgie terrible. Je ne saurais pas dire de quoi d'ailleurs, d'un ancien temps, d'une époque où tous les espoirs étaient permis, mais aussi de notre esprit de jeunesse, ce temps béni où nos têtes bouillaient, de cette inventivité que nous avions, de comme nous étions prêts à rire de tout ".


C'est l'histoire d'une amitié reconstituée, un besoin mutuel vital de se retrouver, de recréer le terreau originel de notre adolescence, de nier aussi le temps qui est passé, d'être jeune malgré la maturité de nos cinquante ans, de revendiquer la fantaisie que nous avons toujours dans la tête.