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PHILIPPE MACASDAR

Cela s'est passé le 22 décembre 2004. Muriel avait déjà posé les jalons d'une rencontre. Le rendez-vous était pris pour qu'il se rende compte avec qui il avait vraiment affaire. La rencontre s'est passée à Genève. Le théâtre Saint Gervais se trouve juste en face de l'église du même nom. Il ne faisait pas si froid, un petit zéro, mais comme la bise soufflait, ce zéro pénétrait jusqu'à la moelle des os. Psychologiquement, je ne me sentais pas en pleine forme. Les obstacles à franchir pour organiser ces concerts où je travaillais bénévolement pour la reconnaissance du génocide arménien, et mon inclinaison naturelle à voir tout en noir m'avaient passablement aveuglé. J'étais donc dans la pire situation pour faire la connaissance de quelqu'un d'inconnu. Il faisait donc froid dehors et dedans.

Les portes du Théâtre Saint Gervais étaient fermées. Il y avait peut-être une porte de côté avec un vague interphone, mais nous ne l'avions pas vue immédiatement. Muriel, qui a le réflexe téléphone mobile facile, était déjà en train de téléphoner. "Il arrive, il descend lui-même nous ouvrir la porte".

Lui, c'est Philippe Macasdar, directeur de cet espace théâtral alternatif qu'est l'Espace Saint Gervais. Macasdar, cela a, à mes oreilles une sonorité familière. De Macasdar à Macasdarian, il n'y a pas loin, mais comme c'est un peu une obsession chez moi, je le sais, et je me méfie.

Un homme, cheveux longs mais rares, sourcils touffus, nez épais, voix à la couleur sombre, le regard timide, une veste élimée sur le dos, vient nous ouvrir la porte. La poignée de main est franche. Il garde la mienne un peu plus longtemps que la normale et me fait un gentil sourire. Je sais qu'il regarde mon nez, mes sourcils et le contour blanc de mes lèvres. C'est la rencontre habituelle de deux Arméniens qui se reconnaissent.

Il ne se passe pas cinq minutes qu'il avoue ne pas savoir parler l'arménien et qu'il en est désolé. Mère française, père arménien, origine Constantinople. Il dit Constantinople et pas Istanbul. Moi, malgré tous ces "bons " signes, encore échaudé de mes dernières expériences humaines, je reste encore sur mes gardes.

Nous étions là, Muriel et moi, pour "vendre" ma pièce. L'année 2005 commémore les 90 ans du Génocide et les 1600 ans de la création de l'alphabet arménien. Pour mon combat personnel pour la reconnaissance, par la Turquie et par tous les autres pays, de l'histoire tragique des Arméniens, Muriel propose ma pièce à qui veut l'entendre. Je ne demande pas de cachet, mais il faut quand même payer le pianiste, l'éclairagiste et la location du piano. Rien n'est gratuit. Philippe Macasdar a donc été contacté pour qu'il mette "Moine, poète et musicien" au programme. Il a proposé le 17 avril 2005 qui était encore libre.

Nous nous retrouvons dans un bureau au fouillis sans nom : des livres, des magasines, des photos, encore des livres et des livres, sur la table, sur les murs, le tout dans un désordre digne d'un bazar oriental. Il s'excuse en m'ouvrant la porte, pas pour le désordre, mais pour l'odeur infecte de cigare.

Muriel lui donne le dossier de presse de la pièce. Moi, je commence à vendre ma salade, je lui raconte l'aventure de la création de la pièce, le scénario aussi, je lui donne un CD des mélodies arméniennes et un DVD de démo du spectacle. Puis, j'aborde, avec beaucoup de précautions, le discours politique. Malgré tout son aspect sympathique, je me méfiais encore. C'est alors qu'il est parti dans une diatribe incroyable. Je ne me rappelle plus comment il en est arrivé là, mais il a commencé à me parler de l'exposition Hirschorn du Centre Culturel Suisse de Paris. Il l'a vue et il en est enthousiaste. Et puis, cela a été une avalanche de mots sur son amour inconditionnel de la démocratie, sur son explication politique de la tentative d'interdiction de l'exposition (magouillages des Démocrates Chrétiens pour récupérer les voix de l'extrême droite), et puis il en est venu à son amour de la liberté et son amour de l'art, vecteur de cette liberté, etc., etc..

Moi, j'étais sur un nuage, j'en avais presque les larmes aux yeux. En face de moi, il y avait un homme de cœur, généreux, enthousiaste, prêt à toutes les aventures pour faire avancer l'ouverture des esprits et du cœur. Un homme admirable. J'ai eu envie de le lui dire, mais je me suis senti soudain tout bête parce que son discours était en fait d'une telle évidence que cela n'attendait aucun commentaire. Lui, ne pouvait pas connaître les rencontres horribles que je venais de faire.

La pièce a été acceptée. Il s'est excusé de ne pas avoir plus de temps à nous consacrer, il avait un rendez-vous urgent avec la technique, mais ce n'était que partie remise pour se retrouver autour d'une table dans un restaurant qu'il connaît.

Dans la voiture, sur le chemin du retour à Neuchâtel, nous avons chanté notre joie à pleine voix avec Yiorgo Dalaras, Bratch et Chava Alberstein.