racines
LA RENCONTRE AVEC L'OPÉRA

A 16 ans, je n'avais qu'une seule idée en tête, c'était les filles et comme j'étais dans un lycée de garçons, cette idée m'obsédait véritablement. J'aurais fait n'importe quoi pour en rencontrer.

Un de mes amis (Daniel Mesguich!!) venait de rentrer au Conservatoire Municipal de Marseille en classe d'Art Dramatique et il me racontait monts et merveilles sur les jeunes comédiennes en herbe qui étaient avec lui. A 16 ans, je n'avais peur de rien, et je décidai d''entrer, moi aussi, au Conservatoire Municipal de Marseille. A cette époque reculée, il y avait encore des compositions de récitation et je venais d''apprendre la tirade de Cina. Fier de mon savoir, je me suis présenté au professeur d'Art Dramatique, et devant toute la classe, et surtout les jeunes filles merveilleuses qui étaient là, j'ai récité la tirade de Cina: "Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile / Une tête coupée, il en repousse mille / ..."

Les filles avaient des petits sourires, ce qui, d'après mon père, devait être bon signe, mais, à mon grand dépit, le maître m'expliqua gentiment que je n'étais pas fait pour ce métier et que la mode des comédiens avec accent était hélas passée depuis longtemps. Inutile de dire que je n''étais pas très content, mais mon ami, qui avait assisté à cette scène d'anthologie, me dit dans le couloir que ma voix avait un joli grain et que je pouvais peut-être essayer l'opéra. Je ne savais pas ce que c'était, mais ne voulant pas passer pour un imbécile, je lui répondis que pourquoi pas, où est la salle d''opéra?

C'était deux portes plus loin, dans le même couloir.

Je tapai et j'entrai.

" Pari siamo… "

Sur une petite scène, il y avait un homme qui chantait, avec une voix énorme. Il jouait une scène de Rigoletto, mais ça, je ne le savais pas encore. J'étais bien incapable de dire si ce que j''entendais était beau ou laid, mais ce que je ressentais au plus profond de moi, c'était la charge virile de cette voix. Je demandai au maître Fernand Lagarde, qui s'était approché de moi, si on pouvait apprendre à chanter comme ça. Parce que j'avais osé lui dire que je connaissais la musique (!), il me donna une partition à apprendre pour la semaine suivante.

Avec un ami guitariste, j''ai appris, tant bien que mal, les deux pages de musique et me voici donc, à nouveau, dans la salle de chant du Conservatoire Municipal de Marseille, en train d'imiter le gros baryton entendu une semaine plus tôt. Le résultat n'a pas dû être très convaincant, parce que mon seul succès n'a été qu'une grimace désolée sur le visage de Fernand Lagarde. "Tu sais petit, tu as la voix dans le ventre". Trente ans plus tard, je n'ai toujours pas compris ce qu'il a voulu dire par là. J'ai supposé que ce ne devait pas être un compliment. Alors je l'ai supplié, je lui ai dit que j'avais toujours rêvé d'être un chanteur d'opéra. Fernand Lagarde a regardé le ciel et, peut-être par pitié, il m'a dit " Allez, pourquoi pas ".

Ces trois petits mots ont fait de moi un chanteur d'opéra, dans la seconde même !