racines
LA CHAISE DE MICHEAU


Janine Micheau a été la première personnalité que j'ai eu la chance de rencontrer. Elle a été mon professeur de chant au Conservatoire de 1974 à 1976. En octobre 1976, la maladie l'a emportée et elle n'a jamais pu aller au bout de ce que, je crois, elle voulait m'apporter.

A côté de tout ce qu'elle m'a appris cependant et que je mets encore en pratique tous les jours, elle m'a laissé un souvenir bien particulier.

A la fin de sa vie, elle avait été nommée inspectrice des théâtres lyriques nationaux. Lors d'une de ses visites à Marseille, décembre 1974, prise de curiosité pour son tout jeune élève un peu excentrique, elle avait voulu faire la connaissance de ma mère qui tenait alors un commerce de vêtements pour enfants, 24 rue de la Palud, pas très loin de la Canebière. Je ne saurai jamais comment cela s'est vraiment passé parce que l'histoire, à force d'être racontée par une marseillaise, s'est sûrement bien éloignée de la réalité. Ce qu'elles se sont raconté s'est perdu dans les méandres d'une mémoire perturbée par l'émotion bien réelle causée par un tel évènement, mais ce qui en est resté a été l'entrée que Janine Micheau a faite dans la petite boutique de confection.

« C'était un soleil ! » c'est ce que ma mère disait et répétait. « Tu te rends compte, Janine Micheau, celle du disque ! » Nous avions à la maison trois disques d'opéra dont celui des Pêcheurs de Perles, légendaire version Dervaux, que nous écoutions très souvent. « Celle du disque ! » répétait-elle encore. Madame Micheau devait aussi porter son manteau en zibeline, et cela a dû encore plus émerveiller ma mère.

Dans la minuscule boutique, il n'y avait qu'une chaise. C'était une chaise de jardin, en fer forgé peint en blanc, que ma mère trouvait jolie et qu'elle avait mise à côté du petit comptoir. C'est sur cette chaise que Madame Micheau s'est assise.

Depuis ce jour, plus personne ne s'y est assis, sauf peut-être un chat de passage. Parce que la « Chaise de Micheau » fait partie de notre patrimoine familial. Je crois même qu'elle n'a encore jamais été repeinte, la peinture doit toujours garder la trace ADN du fameux manteau de zibeline.

La Chaise de Micheau est chez moi maintenant. Elle a repris sa place à l'extérieur, sur notre terrasse. Certains soirs d'été, quand la chaleur de la journée laisse place à un peu de fraîcheur, si on est bien attentif, et surtout si on laisse flotter son imagination, on entend, très doucement mais très clairement aussi, les vocalises insolentes de Titania, la blonde, ou les
« je t'aime » sublimement filés de Louise.