racines
TRACE, MÉMOIRE ET FANTÔME

Il m'attendait.

Je ne me rappelle plus exactement comment nos chemins se sont croisés. Simplement, un jour, je me suis rendu compte qu'il était là, dans un coin de la pièce, sagement. En y repensant, des années plus tard, il me semble que j'étais la seule personne à le voir vraiment et qu'il savait, lui, que je pouvais lui redonner vie ; non, redonner vie à ce qu'il avait en lui, à cette histoire qui lui avait été confiée. Lui, seul, n'était rien. Il lui fallait l'autre pour exister, peut-être même pour naître, lui qui avait déjà tant vécu.

Lui, c'est un fauteuil. Il est apparu un jour dans le séjour. Cela me plait de penser qu'il est arrivé là tout seul. Nous en avions hérité après le déménagement d'un membre de notre famille proche qui retournait vivre en ville dans un appartement plus petit. Il n'était pas en très bon état et nous l'avions fait restaurer à grands frais. Allez savoir pourquoi… Il est donc apparu chez nous, beau comme s'il allait à l'église un dimanche à la campagne, un peu étriqué dans son nouvel habillage Missoni, mais étonnamment rayonnant ce jour-là. Comme si le fait de lui avoir enlevé sa vieille peau avait libéré le génie de la lampe qui attendait en lui.

C'est un grand fauteuil en bois, de style indéterminable. Il a un grand dossier qui remonte jusqu'à la tête, qui finit dans un arrondi désuet. Le siège est large, comme s'il avait été fait pour une personne très importante, ou avec des habits très épais. Les pieds sont en bois tourné, avec un dessin un peu ordinaire, mais d'aspect solide. Les bras, par contre, ont l'air fragiles par rapport aux dimensions imposantes du reste du fauteuil. Leur surface n'est pas régulière. Il y a comme des sillons arrondis qui finissent, au bout de l'accoudoir, en une espèce de spirale maladroite. Ils ont gardé la trace des mains qui s'y sont posées. On dirait que le bois en a conservé dans ses pores le gras et la crasse qui, à la longue, se sont transformés en une couche cireuse, très claire en haut du sillon et noire au fond, qu'aucun nettoyage ne pourrait faire partir, ni aucun traitement ne pourrait imiter. Cela s'appelle, paraît-il, la patine de l'ancien.

Il était donc là, dans le coin de la pièce, patient. Le chat en avait fait son domicile pendant un moment. Comme il était trop grand pour eux, les enfants l'ont ignoré. Peut-être à cause de la beauté et du prix de son nouveau revêtement, nous ne faisions que le regarder. Un fauteuil sur lequel personne ne s'asseyait…

C'était un matin d'hiver, un de ces hivers trop humides, un de ces hivers à brouillard, qui n'en finissent plus de nous faire languir le lumière du soleil, un de ces hivers exaspérants parce qu'il ne fait pas vraiment froid, mais qu'on se gèle quand même jusqu'aux os. Des journées entières sans mettre le nez dehors, à ruminer, devant la fenêtre, l'espoir d'un rayon de soleil.

La veille, Valentin Raymond m'avait demandé de préparer un concert de musique populaire arménienne pour le Festival des Jardins Musicaux de Cernier. Je lui avais dit immédiatement que l'idée ne m'emballait pas : je me suis toujours ennuyé au concert, et je ne voyais pas pourquoi ce serait différent avec moi sur la scène, surtout pour une musique populaire inconnue et des textes que personne ne comprendrait.

Il devait être huit heures ce matin-là. Les enfants étaient déjà partis à l'école et Muriel s'affairait, seule, quelque part dans la maison. Comme si cela était quelque chose de naturel, d'habituel, comme si je l'avais toujours fait, je me suis assis, pour la première fois, dans le fauteuil. Le dossier en est raide et n'invite pas au repos, et le siège, un peu trop dur, n'est pas vraiment accueillant. Mais c'est beaucoup plus tard que je m'en suis rendu compte.

J'ai posé les mains sur le bout arrondi des accoudoirs. C'est là que tout est arrivé. Mes yeux se sont fermés et les images sont apparues. Il y avait un prêtre arménien, la barbe mal taillée, qui titubait en marchant sur une terre aride. Le bas de sa soutane noire était couvert de la poussière du chemin. Ce n'était pas un chemin, mais un désert immense, comme si le caméraman avait élargi son champ de vue, un désert sec et caillouteux, un fleuve de douleur. Il n'était pas seul. A côté de lui, une cohorte de pauvres hères épuisés, le regard vide, avançait vers une direction inconnue, trop connue. Le prêtre, lui, s'était écarté de la foule et marchait seul, ses yeux fous dirigés vers le ciel. Il chantait. C'était un psaume, un « charagan » que tous connaissaient, une prière, un appel à l'aide : « Dieu, aie pitié de nous, sauve ton peuple, sauve les Arméniens ! ». « Der voghormia »…

C'était une scène de « Mayrig », d'Henri Verneuil, mais à la place du moine nu du film, Komitas, le grand compositeur arménien du début du siècle.

Comme si le fauteuil sur lequel j'étais assis me transmettait cette vision, comme s'il me donnait le message dont il avait été chargé.

J'aimerais que la réalité soit celle-là…

Je me suis levé et j'ai écrit dans la foulée une pièce de théâtre musical dont le fauteuil est le personnage principal, muet, mais riche de sens. Par la magie du théâtre, l'espace d'une représentation, Komitas revient à la vie, dans ce qu'il avait d'essentiel, sa musique et son message, et s'incarne, grâce au fauteuil, dans le personnage du chanteur.

« Le Fauteuil de Komitas », comme la « Chaise de Micheau », est devenu une borne de notre patrimoine culturel familial. Il nous aide à nous « caler » dans l'Histoire, rendue réelle, immortelle, à travers la fiction du théâtre.

Trace, mémoire et fantôme tout à la fois…