racines
LA DISTRIBUTION DES PRIX

Je n'ai pas eu la chance d'avoir, comme enfant, une éducation musicale. Mes parents, immigration première génération, travaillaient bien plus que 40 heures par semaine et, du moment que nous avions assez à manger à la maison et que nous étions en bonne santé, il ne pouvait pas y avoir d'autre manque puisque, de l'amour, il y en avait à revendre.

Ceci dit, il ne faut pas croire que je n'ai jamais entendu de chant avant d'entrer au conservatoire. Tout enfant, je me surprenais à avoir du plaisir à entendre mon père chanter des chansons turques ou arméniennes dans la salle de bain. Avait-il l'instinct lui aussi, je ne sais pas. Toujours est-il que je l'écoutais avec non seulement un vif plaisir, mais aussi avec curiosité. J'aimais beaucoup les inflexions qu'il donnait à sa voix, et je me suis vite rendu compte que ces inflexions-là faisaient que c'était "beau", et que ce beau-là provoquait un bonheur très bizarre, parce qu'il n'était pas très éloigné d'un sentiment qui ressemblait à de la tristesse puisque que déjà, enfant, j'étais proche des larmes.

Une fois, pour la distribution des prix, à la fin de mon année de huitième, la maîtresse avait monté un petit spectacle (qui devait être bien ridicule et bien naïf) dans lequel il y avait un rôle de fille. C'était une école de garçons. J'ai été le seul volontaire pour faire ce rôle, parce que la fille du spectacle avait une chanson en « soliste ». Je l'ai oubliée, cette chanson, mais je me souviens exactement des pensées que j'ai eues sur scène en train de la chanter, déjà sans micro, cet après-midi là de début d'été marseillais.

Sans imiter consciemment mon père (ce n'était sûrement pas une chanson orientale), j'essayais de donner à ma voix, en l'émettant d'une certaine façon et, aussi, en disant "vraiment" les mots, des inflexions qui, selon moi, rendraient mon chant agréable à entendre. Sans le savoir et sans avoir jamais pris un seul cours de chant, je faisais déjà de la musique.

D'instinct, je savais qu'il ne suffit pas de faire un son avec sa gorge pour qu'il soit musical, au contraire, il n'y a pas de musique sans "arrangement" de ces sons. Je sentais déjà que la nature ne suffit pas à la beauté, mais qu'il faut la "changer". Des adultes m'auraient dit qu'il faut sublimer, mais je crois que mes parents n'ont jamais connu ce mot. Ils m'ont simplement dit que c'était joli, et mon père avait l'air très fier - je le sentais dans la manière dont il tenait ma main, c'était chaud et solide - en descendant la rue Barthélémy pour retourner chez nous, oubliant que son fils était déguisé en fille.