racines
LES BICYCLETTES

Je devais avoir huit ans. J'étais ce qu'on appelle un enfant sage, parfois un peu "grognon" à cause d'un foie qui ne fonctionnait pas très bien, je crois. Je n'avais pas de copains. De retour de l'école, je me plongeais dans la lecture secrète mais assidue de Spirou, et parfois, quand mes économies me l'avaient permis, d'un comics américain de science fiction du genre Sidéral ou Xmen.

Un enfant sage, mais pas sans rêve. Dans ma tête cela bouillonnait. Avec mon frère pour complice, j'inventais toutes sortes de jeux. Nous jouions au bateau avec la grande bassine à lessive en métal galvanisé, ou à l'avion avec deux chaises renversées par terre pied contre-pied. J'inventais des jeux pour palier à une absence cruelle de jouets. Même si mes parents, à force de travail, arrivaient à joindre largement les deux bouts, ils ne s'en vantaient pas, et peut-être à cause d'une habitude prise pendant la guerre qui n'était pas si loin, à la maison tout n'était qu'économie. Aussi, je me gardais bien de réclamer quoi que ce soit de plus que ce que j'avais déjà . Surtout pas un jouet, puisque je me contentais d'une chaise ou d'une bassine pour voler au dessus des montagnes ou traverser les océans impétueux.

Un jour, une lettre de ma tante, la soeur de ma mère, arriva à la maison. Elle avait un commerce de confection pour homme, non pas à Marseille, mais à Douala, au Cameroun, qui était encore (mais plus pour longtemps) une colonie française. Cette tante était aussi la marraine de mon frère, et, peut-être pour se faire pardonner son absence, elle nous avait envoyé un mandat pour nous offrir un vélo à tous les deux. Un vélo, c'était ce que je désirais secrètement le plus fort. Les dimanches, chez ma grand-mère, j'en étais arrivé à envier un petit aveugle qui passait ses journées à faire des allers-retours sur le chemin devant sa maison. Comment ma tante avait-elle senti cela, de si loin? Ma mère? Je crois que je ne le saurai jamais.

Je me rappelle encore la vitrine de Baze sur la rue de Rome. Ma mère me tenait par la main. J'admirais, en silence, les deux bicyclettes, une rouge et une bleue, que l'argent de ma tante allait nous permettre d'acheter. Je me voyais déjà rouler à toute vitesse sur les allées Léon Gambetta et autour du kiosque à musique qu'il y avait en haut de la Canebière. Je n'en dormais plus la nuit.

Le jeudi du grand jour arriva. Mon frère et moi étions fous de joie. Si fous que je ne m'étais pas rendu compte du visage triste de ma mère. Elle savait déjà …

Après le repas de midi, mon père annonça froidement qu'il n'était pas question de vélo parce que c'était trop dangereux. Cela a été comme une douche glacée. Cinquante cinq ans plus tard, je me rappelle encore de cette douleur enfantine qui m'avait déchiré le ventre et qui n'était pas moins forte qu'une douleur d'adulte, peut-être ma première grande peine, un immense chagrin. Je courus m'enfermer dans la chambre de mes parents, la seule de l'appartement dont la porte avait une targette. Craignant l'immense force de mon père, et surtout une colère que mes cris auraient pu causer, la targette m'apparut soudain bien dérisoire. J'accumulai donc devant la porte une chaise, un tabouret, une valise, tout ce que mes petites forces pouvaient amener là .

Mon père, derrière la porte, à la fois terrible et penaud, essayait de me raisonner. Sa tentative ne dura pas bien longtemps.

Le lendemain, il arriva à la maison, et ça, je ne le comprends toujours pas, ou alors trop bien, avec deux paires de patins à roulettes, ils ont été mon premier jouet d'enfant. Etaient-ils moins dangereux qu'une bicyclette ? J'en doute. Mais bon, les enfants n'ont pas la rancune tenace et je les acceptai sans même faire une remarque.

Une semaine, plus tard, il se passa quelque chose d'incroyable : mon père avait acheté une radio à transistor, avec laquelle, sommet du luxe, on pouvait capter la « modulation de fréquence ». Mon père, qui n'achetait jamais rien de plus que le nécessaire, qui ne prenait même jamais de vacances parce que cela était trop cher, comment avait-il pu se décider à acheter une radio ? Une manne avait dû tomber du ciel : la différence de prix entre les patins à roulettes et les vélos… Même enfant, je me rendais bien compte de l'infamie : mon père s'était acheté cette radio avec l'argent de nos vélos. J'en ai eu tellement honte que j'aurais voulu mourir, mais comme je l'ai déjà dit, les enfants n'ont pas de rancune, et tout passa.

Une vie passa. Une trentaine d'années plus tard, mon père eut un accident vasculaire cérébral, et son cerveau prit ce prétexte pour lui faire perdre la mémoire. Il ne pouvait plus se débrouiller tout seul. La solution aurait pu être de le faire rentrer dans une maison spécialisée, nous prîmes celle de le prendre avec nous à la maison. Avec le temps, entouré d'amour, de ses petits enfants, déchargé de toute responsabilité, il refit peu à peu surface, et, malgré quelques absences, il est vrai de plus en plus rares, il allait franchement très bien. Au bout de quelques mois, il prit la décision de retourner chez lui. Nous avons eu beau faire, il n'en démordait pas, sa maison et Marseille lui manquaient trop. La mort dans l'âme, nous l'avons raccompagné chez lui.

Après un voyage de 600km, il était épuisé, et son esprit aussi. Il était tellement désorienté qu'il ne reconnaissait plus sa maison. Nous l'avons laissé sur son canapé pour qu'il reprenne ses esprits. L'appartement était très sale. Il y régnait un désordre affolant, à l'image de l'esprit perturbé de son propriétaire. Ne pouvant pas partir comme cela, nous avons décidé, Muriel et moi et malgré la fatigue, de tout nettoyer. Mon père a dû croire qu'une entreprise de nettoyage s'occupait de son appartement et ne fit aucune remarque. Les placards étaient remplis de toute une vie d'accumulation. Nous avons utilisé vingt sacs de poubelle de cent litres chacun pour tout évacuer.

Au fond d'une armoire, sous un tas de vieux pantalons, rebuts invendus d'un magasin fermé plus de dix années auparavant, un objet connu, trop connu, tomba sous ma main. La radio bleue était là . Elle n'avait pas beaucoup vieilli, le plastique qui l'entourait avait été recollé, et, sauf son design lourdement daté, je pense qu'elle aurait pu passer pour neuve. En une seconde, je me suis retrouvé trente ans plus tôt, petit garçon de huit ans, le ventre serré et le menton tremblant, comme si je n'avais, alors, pas assez pleuré. Mais l'homme que j'étais devenu ne pouvais plus en vouloir à son père, et encore moins au gentil grand-père qu'il était devenu, encore moins à cet homme à la mémoire gravement atteinte.

La plaie, à la vue de la radio de mon malheur d'enfant, s'était malgré tout rouverte. Il fallait que ça s'arrête, que justice soit faite. C'est la radio qui allait payer. J'ai l'ai montrée, la main tremblante, à Muriel qui, sans l'avoir jamais vue, l'avait reconnue. Je la tendis en l'air, au bout de mes bras, et, théâtralement, avec une rage que je n'avais encore jamais pu exprimer, je l'ai jetée violemment dans la poubelle. Cela semble ridicule, mais j'ai eu l'impression de respirer enfin.

Deux heures plus tard l'appartement était transfiguré, cela sentait bon le propre. Je vis dans les yeux de mon père qu'il ne me reconnaissait pas, malgré les « papa » soulignés que je lui adressais. Il s'inquiéta soudain des vingt sacs de poubelles qui étaient encore dans le corridor. « Vous ne m'avez pas tout jeté, quand même ! » J'ouvris alors le plus grand de ses placards. Il y avait là une quinzaine de costumes intacts que je n'avais pas pu me résoudre à éliminer. Rassuré, il se mit à fouiller entre les cintres, et, avec un geste de professionnel, comme s'il était encore dans son magasin, il prit un superbe pantalon en flanelle grise, un invendu, me regarda pour la taille, et me le tendit. « Prenez, il doit vous aller. » Mon père m'avait pris pour un ouvrier et me donnait un pantalon pour me remercier de mon travail...

Ce pantalon me va très bien, je le porte encore, mais pas trop souvent, de peur de l'user trop, icône d'une autre époque.

La radio a disparu, le pantalon restera...