coulisses
ET SI BACON

un opéra de François Cattin sur un livret de Sandro Marcacci

UNE CHRONIQUE

Septembre 2005
Un jour, il y a un an, je rencontre un gars qui n'avait l'air de rien. Une impression de déjà vu, mais bon…. En fait, c'est François Cattin, compositeur, professeur de musique à La Chaux-de-Fonds, et, après avoir vu ma gueule (ce sont ses mots), il a décidé d'aller au bout de son projet, de monter un opéra sur le peintre Bacon. Je ne sais pas si c'est un compliment qu'il m'a fait à propos de ma gueule, mais bref, quand il y a du travail, faut pas être trop regardant.


François Cattin

J'ai reçu la partition en avril dernier, je pensais l'apprendre en juin, mais j'ai été malade comme un chien pendant tout le mois et j'ai paré au plus pressé, c'est à dire apprendre les mélodies pour mon récital. Du coup, je travaille comme un fou depuis dix jours. La musique ? Ben, c'est du moderne. A priori je déteste, mais c'est vocalement bien écrit, un peu grave pour moi, mais c'est souvent très lyrique. L'histoire, je ne l'ai pas encore bien comprise. C'est un peintre qui se pose des questions sur l'inspiration, sa relation avec ses partenaires et le contact qu'il peut avoir avec son public.
A 6 jours de la première répétition, je ne sais pas encore une seule page par coeur. Angoissant? Oui. Mais il y a un confortable mois de répétition

Tableau 4, répétition
"Que tout cela n'a aucun sens..."

Lundi 19 septembre 2005, 15h30

Première répétition dans l'annexe du Conservatoire de La Chaux de Fonds qui se situe au deuxième étage de la gare CFF. Il faisait une journée magnifique. Ma fille qui avait besoin de la voiture ce jour-là m'avait conduit à la petite gare de Chambrelien, surtout connue pour son buffet de la gare à la vue imprenable. Au moment où je paye mon billet à l'automate, une voix féminine dans le haut-parleur annonce que le train que j'attendais aura 10mn de retard. Quel bonheur! Je vais pouvoir profiter encore un peu du soleil et surtout de la vue panoramique qu'offre la terrasse du bistrot. Dix minutes de bonheur avant la tempête. Je débarque donc à La Chaux de Fonds après 22 mn de voyage dans un tortillard bien sympathique, bien plus confortable que la voiture.

François Cattin, compositeur et chef d'orchestre, m'attendait pour me conduire à la salle de répétition. L'autre baryton était là aussi. Son nom m'échappe encore, un jeune homme d'une trentaine d'années, un petit jeune qui me dépasse quand même d'une tête. C'est un Anglais qui ne parle pas un mot de français... Difficile pour un texte si obscur que moi-même je n'en ai pas encore compris le sens véritable, ni ses aboutissants.

François, on l'appellera par son prénom, est quant à lui un peu nerveux. C'est son oeuvre, il a toute la musique dans sa tête, mais ne l'a jamais encore entendue. Sa main est tremblante, son discours saccadé et hésitant, surtout en anglais, surtout quand je commence à lui exposer mes doutes sur la compréhension du texte.

Cependant, son expression se calme après les premières note du premier "air" (j'appelle air toute phrase de plus de deux pages sans interruption...). J'y ai mis le paquet, nuances et articulation, même si je ne comprends pas ce que je dis, juste pour faire croire. "Tu vois" me dit-il, "c'est limpide". Je ne relève pas, satisfait au fond de l'effet de ma supercherie. L'Anglais a une belle voix, il chante assez juste et son rythme est précis. C'est déjà ça. Et même, lors d'un "duo" (nous chantons ensemble, mais vraiment en dehors de toute harmonie) nous découvrons, à notre grand étonnement, que cela a un certain charme. Est-ce que cela sera perceptible pour un public non averti, je ne sais pas encore.

Au bout de deux heures, le pianiste craque, il ne peut plus en placer une, deux heures de concentration extrême, ce n'est pas facile. Il s'en va et nous restons tous les trois. François se met au piano, et tout devient effectivement plus limpide. Il sait, lui, ce qu'on doit entendre.

J'ai réclamé des musicales supplémentaire à cause du par coeur. Quand j'ai dit à mon collègue que les scéniques commencent mercredi, il a ouvert tout grand ses yeux et m'a murmuré :"Madness!"

Mardi 20 septembre

Répétition encore musicale, et heureusement ! Aujourd'hui, je me suis rendu compte du travail qui nous attend : la musique est vraiment difficile, pour autant qu'on s'acharne à chanter juste. Et je commence à me faire du souci pour le par coeur : malgré mes demandes d'explication, il y a encore plein d'endroits où je ne comprends toujours pas ce que je dis. Vais-je être condamné à apprendre du français d'une manière phonétique? Après trois heures de répétition, j'étais sur les genoux, mais Nicholas, il s'appelle ainsi, l'Anglais en question, lui, était à ramasser à la petite cuillère après deux heures et le pianiste a jeté l'éponge au bout de deux heures et demi. Ma fatigue était sûrement normale.

Demain, première répétition avec les choeurs : un ténor et deux sopranos qui ont une sale partie à chanter.


Bacon?

Tableau 3,
répétition
"Dans nos murs, quelques toiles..."

Tableau 4,
répétition,
une pause

 

Mercredi 21 septembre

Je suis arrivé deux minutes en retard. Mais, rôle principal, je n’ai eu droit qu’à des sourires. Il y avait dans la salle une ambiance d’audition. D’un côté les chanteurs, le pianiste et le chef et de l’autre, quatre personnes, encore inconnues, assises sur des chaises, sages mais raides, le jury.

François fait les présentations : Stephan Grögler, metteur en scène, son assistante Bénédicte Debilly, le régisseur de scène et Sandro Marcacci, librettiste. Nous avons donc fait un filage du travail opéré les deux jours précédents. Ce qui veut dire qu’il y a eu tout plein d’accidents. Le plus beau a été mon intervention au milieu d’une partie chorale, prévue mais non encore répétée. J’en ai été incapable. La musique est extrêmement difficile, mais cela n'aurait pas dû être un obstacle. Le problème vient du fait que la partie du chœur est écrite à 3 temps, et la mienne à 4. Donc, pour compter les mesures avant mon entrée, c’est l’enfer puisque c’est au bout de 12 mesures que nous avons un deuxième premier temps ensemble. Et il me faut encore attendre 12 mesures pour un troisième premier temps. Entre-deux, ne pas regarder le chef et ne pas écouter la musique, sinon je décale.

J’ai donc décalé. Au deuxième essai pareil et pire au troisième. J’ai cru que le compositeur allait pleurer. C’est là que Super Armand a eu une idée de génie : "Pourquoi n’écrirais-tu pas tout à 3 ou tout à 4" Cette solution tellement évidente ne lui avait pas effleuré l’esprit (sic).

L’air est devenu de suite meilleur dans la salle.

Tant bien que mal, nous sommes arrivés au bout, le temps de se rendre compte que certains passages sont très beaux. C’est alors que j’ai pris la parole, histoire de mettre le doigt là où ça fait mal. J’ai parlé de mon problème de par cœur : j’ai un mal énorme à apprendre un texte que je ne comprends pas. "Essayez donc de mémoriser la page 112 de La Généalogie de la Morale, sans avoir lu ce qu'il y a avant et vous m’en direz des nouvelles".

Silence glacial.

Sandro Marcacci se sentant visé vient directement vers moi avec un sourire qui se veut réconfortant et se propose de m’aider autant que j’en aurai besoin. Moi, jouant le jeu du chanteur idiot et, insensible à sa bonne volonté, pas très charitable, j’en ai honte,  je donne alors un exemple : "Partir du corps, dans sa suée, de ce qui vient, vif, la carne, la peur de ce qui sort, ou de silences"...

Que veut dire "de ce qui vient"? Pourquoi "vif"? "La peur de ce qui sort" ok, mais que veut dire "de silences"? On dit "du silence", ou alors "de certains silences", mais pas "de silences". Est-ce une faute de frappe? J’ai encore donné deux autres exemples, pris uniquement dans les trois premières pages de musique. Marcacci se retourne vers Grögler et lui demande si, lui, il a encore des problèmes de compréhension. Gêné, Stephan lui répond qu’il y a encore des "zones d’ombre".

Voilà, nous en sommes là. Demain, première scénique. Je me réjouis, parce que je connais, phonétiquement donc, la première scène par cœur. J’espère seulement que cela n’ira pas plus loin...


Tableau 2, générale
"Un homme, assis sur un trone..."

Vue du décor, une
superposition de cadres

Tableau 3,
générale
"Qui alors devient fibre, et trame,
et cuir"

Parenthèse

Stephan Grögler est un artiste magnifique. Je peux dire que depuis 1992 avec Ruth Berghaus, je n’avais pas encore rencontré un directeur d’acteur digne de ce nom. Non seulement il est un décorateur hors pair, mais il connaît sa partie de metteur en scène d’une manière exemplaire. Il a une réponse à tout, ou presque, et dans ce cas, il avoue toujours son incompétence. Quand l’artiste à autre chose à proposer, il en prend toujours note et, quand il n’est pas absolument d’accord avec la proposition, trouve un moyen habile de contenter les deux parties. Et quelques fois même, il a carrément changé d’avis. Il est à l’image des grands. Et pour couronner le tout, il est extrêmement gentil, et, mesdames, beau comme un dieu.

Tout ceci pour dire que ces répétitions sont devenues lumineuses depuis que je travaille avec Stephan. Chaque nouvelle scène commence par une séance de "traduction", c'est-à-dire que nous décidons ensemble de ce que nous allons raconter avec ce texte impossible. Et il se passe chaque fois un miracle : le texte, soudain rempli d'un sens, et même si ce n’est pas celui voulu par le librettiste, devient lumineux et d’une simplicité incroyable. Magie du théâtre… Il est même arrivé que Stephan, avouant carrément qu’il ne comprenait rien au texte, décide, même si c’était un contre sens, de faire ceci ou cela. Comme, de toutes façons, c'est un texte "ouvert de sens", on ne risque pas grand-chose à lui faire dire ce qu’on veut. Logique, non"?

Du point de vue musical, la partition semble assez réussie. Dès qu’on commence à la savoir par cœur et qu’on sait ce qu’on raconte, l’envie de chanter bien surgit de derrière les notes, et, que ce soit du Massenet ou du François Cattin, quand on y met du cœur, la musique devient belle.


Bénédicte Debilly et Stephan Grögler

Jeudi 22 septembre

Crises et re-crises au sujet de la difficulté du livret. Marcacci, l’auteur, a la manie d’utiliser des bribes de phrases, d’où l’obligation d’inventer un début si l’on veut comprendre ce qu’on dit. Parfois c’est facile : " … toi comme personne" devient "Je t’ai aimé toi comme personne". Par contre "…pour ça du moins fait comme chacun" est resté un problème insoluble. Primo, l’auteur confond chacun et tout le monde, ou alors emploie chacun pour dire que dans les individualités, il y a un état qui se retrouve chez tout le monde, "fait" est au singulier. Personnellement, j’ai proposé de couper tout simplement ce bout de phrase sans aucun sens. Arrivée inattendue de Marcacci, je l’attire de force dans la pièce voisine et l’interroge sur le sens de son texte. Bingo pour "toi comme personne", mais pour la deuxième phrase, nous ne risquions pas de trouver : "Bien que nos êtres soient extrêmement différents, face à la mort on est pour ça du moins fait comme chacun", d’où l’explication du singulier de "fait". Je lui ai proposé, pour une autre fois, qu’il écrive, comme je viens de le faire ici, les débuts de phrases en italique pour économiser un temps précieux aux interprètes. Il m’a répondu que des emmerdeurs comme moi, ça ne court pas les rues, auquel cas il a raison, puisque je suis le seul de l’équipe à poser des questions sur le sens du texte. Mon camarade anglais, lui, a suffisamment de travail avec la prononciation et les notes, il ne faut pas encore lui demander de mettre un sous texte. Quant au choeur, même s’il n'est formé que de trois chanteurs, il a assez à faire avec une partie diabolique.

Le personnage de Bacon évolue. Je pensais en commençant mon travail que c’était un être extrêmement pervers, poussant au suicide, par exemple, ceux qui avaient le malheur de le côtoyer. Je ne sais pas comment était Bacon en vérité, et, je dois le dire, cela m’importe peu. Celui que je joue est un personnage de théâtre qui est ce que le texte dit qu’il est, ou plus précisément, qui est, en l’occurrence, ce que je fais dire au texte. Finalement donc, ce Bacon-là est un homme comme les autres avec toutes ses qualités et tous ses défauts (j’y retrouve les miens, ben oui!), et je ne propose aucun jugement de valeur entre le bien et le mal, c’est aux autres de juger. Quand je pars faire les courses sans dire au revoir ou sans faire la bise à ma femme, je n’ai pas l’impression de faire quelque chose de mal, alors que ne pas donner un petit bonheur à l’autre, c’est déjà le début du mal. Mon Bacon est comme ça, il travaille à ses tableaux, avec tout son ressenti, avec ses angoisses, sa sensibilité exacerbée à tout ce qui arrive au monde, avec son intuition de ce qui est derrière l’image ("une image défiée en son point le plus vivant"), et ne supporte pas qu’un ami le dérange dans ce travail, ou même qu’il soit lui-même dérangé par ses pulsions sexuelles.

Ah oui, j’avais oublié de dire que Bacon était homosexuel, et c’est donc mon premier rôle de pédé. Pas facile, croyez-moi, parce que j’ai du mal à dire un "je t’aime" ressenti à un homme, du mal à mettre dans ma tête une femme à sa place. Pour ça, il a fallu, pour trouver le ton juste, que Bénédicte, l’assistante géniale de Stephan, se mette à la place physique de l’Ami pour que je trouve comment dire ces choses. Quant aux gestes, il a bien fallu que je les invente pour l’inévitable scène de cul, mais là, on a bien rigolé, parce que Nicholas Warden est aussi peu homo que moi. Tiens, détail : j’ai été plus mal à l’aise pour répéter la scène de photos, que celle de cul. A méditer.

Hier soir, nous avons fini la mise en scène du cinquième tableau qui raconte le retour de Bacon dans son atelier, après le suicide de son compagnon Dyer. Solitude du peintre, culpabilité aussi, même si sa relation avec Dyer n’était pas ce qu’il en aurait attendu. Les derniers mots du peintre: "étonné de te peindre, toi, deux ans déjà, de pouvoir ça et de n’avoir pas plus à dire" silence et noir. On entendait voler les mouches.

Tableau 2, générale
"Ça, ne le montre pas, ne leur cède rien..."

Samedi 24 septembre 2005

Répétition uniquement avec Bénédicte Debilly, l’assistante de Stephan Grögler. Ce n’est pas la première fois que je travaille avec une personne issue du théâtre, mais d’un théâtre digne de ce nom, oui. Nous avons refait les deux monologues parlés, celui du début et celui de la fin. Bénédicte avait des doutes sur ce que je faisais, et de mon côté, comme je n’avais rien de mieux à proposer, je ne faisais que ce qu’on m’avait dit de faire. Non, en fait, ma proposition initiale avait été de commencer l’opéra comme une bombe en colère, mais mon premier jet, totalement improvisé, a dû surprendre Stephan Grögler qui ne me connaissait pas encore. Cet essai avait été effectivement bien maladroit. Devant son sourire gêné (mais que cet homme est gentil !), j’avais préféré, prudemment, faire machine arrière. Bénédicte, au contraire, m’a poussé vers autre chose que ce début en douceur convenu, et le résultat est maintenant que l’opéra commence sur la prise de conscience grave de l’artiste de l’échec de 20 années de peinture : il décide, dans un accès de rage bouillante, de détruire tous ses tableaux. Le travail a été de rythmer le débit, parce que, le texte étant déjà extrêmement dense de sens, il faut arriver à faire passer une mitraillade de pensées hétéroclites. Je crois que le résultat surprendra Stephan quand il rentrera mardi. Personnellement, il me convient. Et je pense que cela va donner une direction toute nouvelle au reste de l’opéra puisque le Peintre en est le personnage central. Moins de fanfaronnades (Francis Bacon aimait bien ça par contre) et plus de situations crédibles. Nous nous éloignons sûrement de la réalité, mais n’est-ce pas pour la fortifier dans ce qu’elle a de plus touchant.

Tableau 2, avec Nicholas Warden, générale

Mardi 27 septembre

De nouveau, aujourd’hui, répétition en grande partie musicale. Là, je me suis rendu compte que la musique de François Cattin est très belle. Autant elle peut être atroce, comme n’importe quelle autre musique, quand pianiste et chanteurs ne font pas les notes, autant elle devient presque "romantique" quand elle sonne juste. Elle en serait presque tonale. Mais il ne faut surtout pas le dire au compositeur. C’est d’ailleurs une blague récurrente que nous lui faisons.

Ambiance de répétition : le ténor du chœur, qui s’appelle aussi Nicolas est belge, et, en bon belge, a amené pour la pause une glacière entière de bière belge avec des biscuits belges. Je n’étais pas de la deuxième partie de cette répétition qui se poursuivait avec les scènes du chœur, mais je suis bien curieux de savoir comment cela s’est déroulé.


Tableau 1, générale
Prologue

Dimanche 2 octobre

La répétition devait être une répétition de routine. On devait faire un filage, un travail très utile pour la mémoire. Je m’étais donc préparé à ce type d’exercice, c'est-à-dire ouvert la partition le matin, repéré et répété les quelques passages encore délicats, chauffé convenablement l’instrument, un peu comme pour une représentation. Surprise donc, car le chœur (qu’on appelle désormais les "Monsieur Mesdames") n’était pas là, uniquement mon collègue anglais. Nous n’avons répété que les  tableaux 2, 3 et 4, ceux dans lesquels il est présent. Je m’étais bien rendu compte, au fil des répétitions précédentes, qu’hormis sa voix qu’il a très belle, il ne se passait pas grand-chose. Mais comme primo ce ne sont pas mes affaires et secundo j’ai assez à faire avec ma partie, je ne m’en suis jamais mêlé.  Un détail cependant m’avait toujours gêné : je n’ai jamais eu l’impression que son personnage s’adressait au mien. Bien que je comprenne à peu près tout ce qu’il dit, il aurait pu dire tout ça au mur que ç’aurait été la même chose.

Il a donc été, le pauvre, passé à la moulinette pendant trois heures. J’ai senti, un moment, qu’il était prêt à craquer, parce que, c’est vrai, ce que nous demande Stephan est très compliqué et surtout extrêmement délicat à réaliser. La proximité du public nous oblige à "être" dans nos personnages jusqu’au bout des ongles, et nous interdit, par ailleurs, les attitudes exagérées d’un théâtre d’opéra habituel (quand le premier spectateur est à 10 mètres). C’est très souvent que nous devons chanter-jouer devant des personnes qui sont à quelques centimètres de nous. C’est vraiment une expérience unique qui demande beaucoup d’investissement, de lâcher prise, et surtout, d’oublier toute gêne vite vite, sinon on fait faux sur toute la ligne.

Nicholas n’y arrive pas vraiment. La jeunesse, le manque d’expérience, le texte, la psychologie de son rôle à plusieurs facettes (le rôle de l’Ami est en fait un résumé de Lucian Freud, Michel Leiris et Georges Dyer mis en une seule personne) ne rendent pas ce personnage facile à interpréter. Je ne sais pas ce que cela va donner…

Répétition tendue donc, passée à répéter, répéter, jusqu’à ce qu’il se passe enfin quelque chose. J’ai essayé de l’aider en le provoquant à réagir (réactions inattendues de mon personnage), mais sans grand succès pour l'instant.<

Demain, première rencontre avec l’orchestre.


Tableau 1 , générale
Prologue

Samedi 8 octobre

Premier filage sur scène avec orchestre. La musique de François Cattin est belle. J'ai vraiment, maintenant, un grand plaisir et une immense satisfaction à chanter et à jouer mon rôle de Bacon. Les problèmes d'enchaînement de pensées sont résolus. Je sais maintenant de quoi je parle, même si je n'aurais pas employé ces mots-là pour le dire.

Bacon, celui de la pièce, me ressemble beaucoup par les excès dont il est capable mais pas du tout dans sa manière de penser. Armand, quand il raconte une histoire, en sait déjà la fin et en connaît, dans la tête, tout son déroulement, il a déjà gommé tous les évènements parasites qui pourraient en dénaturer le sens; Francis, lui, ne sait pas où il va quand il commence à peindre, il a certes une émotion à exprimer, mais ne sait pas à l'avance ce qui va se passer sous son pinceau, et il en va de même dans ses pensées, oh! les coq à l'âne. D'où la difficulté d'un tel personnage, difficulté pour moi qui ne connaît pas cette manière de penser.

Le premier filage avec l'orchestre s'est étonnamment bien passé. Nicholas s'est lâché, il est arrivé à être pleinement dans son personnage. Miriam Aellig, Laure-Anne Payot et Nicolas Bauchau chantent magnifiquement juste et soutiennent leur partie de "choeur" avec beaucoup d'énergie. On avait mis sur les fauteuils en face de moi, à un mètre donc, deux cobayes invités, qui ont eu l'air extrêmement gênés d'avoir un hurleur devant eux à portée de main. Mais, bon, c'est aussi la spécificité de ce type de spectacle.

Les derniers mots, "... étonné de te peindre, toi, deux ans déjà, de pouvoir ça et de n'avoir pas plus à dire", quand le noir est venu, je n'ai pas pu retenir mes larmes. Emu par les mots, par la solitude du personnage, mais aussi parce qu'on venait de créer un opéra.


Tableau 4, générale
"Une qualité de la chair.."

Vendredi 14 octobre

pPremière, la salle est pleine. C'est-à-dire qu’il y a à peu près 120 personnes sur les gradins.

A 19h30, nous étions tous là pour un ultime raccord, histoire de se mettre dans l’ambiance, histoire de faire partir la petite appréhension qui rode au fond du ventre, histoire de se retrouver. Parce que finalement, une famille s’est formée autour de Bacon, il y a ceux qui aiment le peintre, ceux qui, comme moi, aiment leur rôle, ceux qui ont d’une manière ou d’une autre un rapport étroit avec cette aventure, tous ceux-là qui ont donné leur temps et leurs tripes pour que cette aventure arrive à ce point ultime de notre travail : la représentation. Sandro Marcacci tourne comme un animal anxieux, il est d’une part bouleversé de ce que ses mots ont provoqué, ce spectacle, et il a aussi peur de l’accueil qui lui sera donné. François Cattin est calme, très silencieux, on pourrait croire qu’il s’enfonce dans sa timidité si on ne savait pas que c’est là son état habituel. Je le surprends quand même à se mettre dans l’ombre d’un recoin de l’église pour y trouver un supplément de concentration que la présence parasite d’un public lui imposera. Les "Monsieur Mesdames" sont papillonnants comme à l’ordinaire, Nicholas impose une sérénité qui ne cache rien d’autre que son calme intérieur et son assurance totale. Stephan est tout gentil, très calme, souriant que c’en est presque un ange. Son enfant est né hier à la générale, et il marche tout seul maintenant. Bénédicte est très concentrée sur sa feuille de route, la liste des accessoires à placer dont elle a maintenant la charge. Stephan s’en va demain, alors qu’elle restera, seule responsable, jusqu’à la dernière représentation.

Moi, ça va. J’ai un graillon qui traîne dans ma gorge et qui ne veut pas partir. Je n’ai pas assez chanté l’après midi pour que ma trachée soit libérée, je ferai avec. Ce n’est finalement qu’une répétition de plus, c’est en tout cas ce que je me répète. Oui, en forme.

Impressionnant le calme, le silence du noir quand le spectacle commence. Cela se passe comme ça : entrée public, noir, l’Ami va se mettre dans le cagibi, derrière la porte qui est sur scène, et je le suis de près pour me mettre, accroupi, devant une toile que je vais déchirer au cutter. La lumière doit venir quand j’aurai fait un bruit sur le sol avec le cadre qui tend la toile. Je me surprends à jouir de ce silence qui ne dépend que de mon bon vouloir. J’ai presque envie qu’il dure toujours, le noir profond, le silence total, le vide. Dans mon étonnement, le cadre tape sur le sol, et la lumière vient, éblouissante, et la machine, bien huilée, se met en marche. Le public, même si proche, si tangible, n’existe pas, sauf dans son attention, son attente, son souffle, qui se confond vite avec le mien.

Le temps n’existe plus, c’est déjà fini.  De nouveau le même noir, le même silence, mais cette fois-ci rempli, étouffant, de l’émotion du public.

Applaudissements, c’est un succès.