coulisses
LA MUSIQUE CONTEMPORAINE

On dit souvent que c'est un devoir, pour un musicien, de défendre la musique de son temps. Si je la défends, ce n'est pas par penchant naturel, mais parce qu’on m’a offert des personnages magnifiques. A partir du moment où j’accepte un rôle, que j’en aime la musique ou pas, je le fais du mieux que je peux. Je me dois d’aller jusqu’au bout, même si je sais que cela sera un accouchement douloureux. Quand j'ouvre une partition pour la première fois, je passe le premier mois de travail à pester contre l'inutilité de toutes les difficultés imposées par le compositeur. Au Conservatoire, dans le programme du solfège chanteur, il n'y avait pas la quarte augmentée, et encore moins la septième majeure, et je ne parle pas de l'octave augmentée. Faut-il donc que les Berio, Henze et autres Prey soient pervers pour n'utiliser que ces intervalles, au point qu'après une heure de travail sur leur musique, on ne soit plus capable de chanter "Au clair de la lune" !

Mon premier contact avec la musique contemporaine s’est fait au Festival de Musique Contemporaine de La Rochelle, en 1974. Je devais tenir la partie de chant dans une œuvre qui s'appelait "Microformobile 2" d'un compositeur dont j'ai oublié le nom. Comme je mettais un point d'honneur, tout à fait inutile, à essayer de chanter juste, les dix minutes de musique m'avaient demandé deux mois de travail, ceci sans résultat flagrant, il faut bien le dire. "L'œuvre" débutait par une improvisation libre de l'orchestre, puis, au geste du chef (le compositeur lui-même), la partie écrite commençait. Si l'on n'avait pas les yeux rivés sur lui, on ratait le train puisqu'il n'y avait pas de différence entre le chaos de l'improvisation et ce qui était écrit sur la partition. Il faut dire aussi que le public était invité à participer au résultat musical en faisant des bruits déterminés par son état psychologique du moment. Notamment, s'il désirait que l'on passe au morceau suivant (il y en avait cinq) il devait faire des bruits avec la bouche, ou s'il voulait que ça s'arrête il devait applaudir. Au bout de 35 secondes de musique, nous avons eu une ovation magnifique. Deux mois de travail pour 35 secondes de spectacle...

C'est heureusement un exemple extrême. Mais il est à l'image de ce que peut être la musique contemporaine : un énorme travail pour peu de "rentabilisation".

J’ai rarement eu le coup de foudre avec la musique d’une œuvre contemporaine. Je commence à l’aimer à partir du moment où le personnage apparaît, je la redécouvre à travers lui. Ce plaisir-là arrive avec la mise en scène. Et si le rôle est magnifique, la musique en devient d'autant plus belle que j’ai du plaisir à jouer ce rôle. La musique contemporaine, je vais sûrement faire bondir quelques intégristes, ne vit que par la scène. Dès que le personnage est là, la musique s’intègre à lui, devient son image sonore, et la difficulté solfégique disparaît. C'est un processus auquel l’interprète n’est pas confronté dans une musique plus "normale". J'ai adoré les chuchotements de Prospero du "Re in ascolto" de Berio, les éructations de Mittenhoffer dans "Elegy for young lovers" de Henze, le "la" perpétuel du Peintre de "Et si Bacon..." de Cattin, ou, plus récemment, le "parlé-chanté" de Valmont dans "Les liaisons dangereuses" de Prey.

Je n’oublierai jamais la première répétition de "Re in ascolto" à Genève. Nous avons eu droit à la présentation de la scénographie qui était fort belle, puis à une "explication" de l’œuvre par l’assistant de mise en scène. Il devait être la "caution intellectuelle" du metteur en scène parce que je n’ai pas compris un mot de ce qu’il a dit. D’autres chanteurs, plus jeunes que moi, ont posé des questions auxquelles je n’ai rien compris, la réponse était du même type. Au bout de deux heures de parlote, un ange passa. Les deux acteurs principaux, l’artiste qui devait interpréter le personnage central (moi) et le metteur en scène (Philippe Arlaud), n’avaient pas encore pris la parole. Je pris alors mon courage à deux mains. « Bonjour, je m’appelle Armand Arapian, je joue le rôle de Prospero, cela fait quatre mois que je suis sur cette partition, et je dois dire que je n’ai toujours pas compris ce qui se passe dans cet opéra ». Silence. Le metteur en scène me fixe d'abord, amusé, puis il se précipite dans mes bras et dit très fort : "Quel bonheur Armand de ne pas me sentir seul dans ce cas, je n’y comprends rien moi non plus !"

Devant la difficulté des mots et de la musique, chacun y a vraiment mis "du sien", et quel beau spectacle nous avons fait! Après six semaines de répétitions, cinq représentations et une réussite applaudie par le public et la critique unanime, je ne saurais pas encore dire de quoi ça parle. Peut-être devrais-je entamer des études de philosophie…

Je n’arrive pas à comprendre pourquoi il est possible d’aller "plus loin" avec de la musique moderne. Peut-être parce qu’elle nous permet une plus grande liberté d’expression, peut-être parce qu’elle va elle-même plus loin….

A approfondir.