coulisses
LA SOLITUDE DE ROGER

La tournée des Impressions de Pelléas de Peter Brook avait commencé en janvier 1993 pour finir en mars. Pendant toute cette période, nous avons vécu non seulement loin de nos familles mais aussi entre nous, deux basses, deux mezzos, trois soprani et cinq barytons et un ténor. Il a fallu apprendre à vivre ensemble, exactement comme dans une famille dont on n'a pas choisi soi-même les membres. Chacun a trouvé sa manière à lui de contourner l'épreuve, une manière qui lui ressemblait. Des clans se sont formés, par affinité nationale, intellectuelle ou sexuelle. D'autres sont restés seuls. Pas parce qu'ils n'aimaient pas les autres, mais parce que c'était leur manière à eux de gérer le déracinement.

Un de ceux-là étaient le magnifique Roger Soyer qui jouait un des deux Arkel. Je ne l'ai jamais vu faire un repas avec un autre, ni même boire une bière ou un café les jours de relâche. Il avait une vie totalement privée dans le groupe. Les seuls contacts qu'on pouvait avoir avec lui étaient les soirs de représentation quand on arrivait à le bloquer en coulisses et qu'il ne pouvait plus fuir le dialogue.

Lors des déplacements en avion, c'est à côté de lui que j'allais m'asseoir parce qu'il parlait peu. Comme j'avais un gros travail à faire pour maîtriser la panique qui me prenait au décollage et à l'atterrissage, son calme et sa force tranquille me faisait du bien. Je me suis beaucoup attaché à cet être discret qui ne laissait jamais rien paraître.

La tournée touchait à sa fin et nous nous trouvions à Berlin, à l'hôtel Esplanade, qui est un des plus beaux hôtels de la ville. Le buffet du petit déjeuner était un scandale de richesse. C'était tellement copieux et diversifié que plusieurs d'entre nous, et moi en premier, y faisaient leur unique repas. Nous emportions dans la chambre des fruits et des petits pains pour le reste de la journée.

Un matin, chose rare, je vis Roger avec son plateau de déjeuner à la main, la mine triste. D'habitude, il avait toujours un sourire gentil à offrir, ce qui était sa manière à lui de dire que tout allait bien et qu'il n'y avait rien à dire. Ce jour-là c'était différent. « Mais que se passe-t-il, Roger ? » lui demandai-je. Dépité, il me répondit qu'il n'avait pas trouvé de croissant. Dans ce buffet pharaonique, il n'y avait effectivement pas de croissant. A part une tasse de café, son plateau était vide. Ma table par contre était presque trop petite pour contenir tout ce que j'avais pris. Je l'invitai à s'asseoir avec moi et à partager ce que j'avais pris mais il me remercia avec une tentative de sourire et alla s'asseoir ailleurs.

Le lendemain matin, je ne sais pas pourquoi, je me suis levé plus tôt, et le hasard fit qu'au buffet il restait encore quatre croissants. Je les mis tous sur une petite assiette et les emportai avec moi. Vers 10 heures, Roger Soyer passa, le plateau triste et le café solitaire. « Il n'y a toujours pas de croissant » me dit-il. « Tiens, c'est pour toi. » Je lui montrai l'assiette avec les quatre croissants. Une telle joie sur un visage, cela ne s'oublie pas. C'était comme une lumière qui venait du plus profond. Lui qui ne parlait jamais, ne trouva pas de mots pour exprimer ce qu'il ressentait. Ou plutôt, les mots s'embouteillaient dans sa bouche. J'ai eu envie de le prendre dans mes bras et de l'embrasser, mais je n'ai pas osé, et nous avons déjeuné ensemble, en silence.