coulisses
LE MANTEAU DE GOLAUD
Ruth Berghaus

Le mur de Berlin venait de tomber quelques mois plus tôt. Berlin-Est, trottoirs défoncés, rues poussiéreuses, commerces de fortunes, chantiers abandonnés, ressemblait à une ville sur laquelle est passé une tempête tropicale. C'était la désorganisation totale. L'ancien ordre communiste semblait avoir totalement disparu, en laissant un grand trou vide à la place.

C'est dans cette ambiance de désolation que je suis arrivé au Staatsoper Unter den Linden, un lundi matin à dix heures, pour la première répétition de ma première production de Pelléas et Mélisande. Comme toujours pour une première fois avec des gens que je ne connais pas, j'étais assez ému ce jour-là. D'autant plus que sur le chemin pour arriver au théâtre, j'ai dû traverser une Bebelplatz toute propre et lisse, comme si rien ne s'y était passé. Dans une salle du premier étage du bâtiment administratif, derrière le théâtre proprement dit, se déroula cette première rencontre. J'étais le seul Français de cette distribution, et, à part le chef Michael Gielen, le seul francophone. Ruth Berghaus, metteuse en scène, nous présenta son concept et la maquette du décor. Cela a duré presque deux heures. Malheureusement, je ne saurai jamais ce qu'elle a pu dire parce qu'à cette époque, mon vocabulaire allemand ne comportait qu'une trentaine de mots, et j'exagère peut-être. J'ai donc adopté la tactique 3b, c'est-à-dire sourire passe-partout et silence. Je n'ai absolument rien compris de ce qui s'est dit. Cependant la tactique 3b autorise l'autre à penser, qu'au contraire, vous avez tout compris et que vous en êtes extrêmement satisfait.

Après son exposé, Ruth Berghaus est venue vers moi. C'était une petite femme. Ses traits étaient assez ingrats, mais nulle laideur dans son expression. Au contraire, derrière ses lunettes, se trouvait deux yeux bleus, mais bleus, remplis d'une énergie incroyable. J'ai cru comprendre qu'elle me demandait mon sentiment sur ce que je venais d'entendre. Dans un allemand de cuisine, je lui avouai que je ne parlais pas l'allemand. Son visage s'est défait. Elle a essayé de me parler en anglais, mais je préférai encore son allemand. La tâche s'averrait rude.

Le mur de Berlin venait de tomber quelques mois plus tôt. Berlin-Est, trottoirs défoncés, rues poussiéreuses, commerces de fortunes, chantiers abandonnés, ressemblait à une ville sur laquelle est passé une tempête tropicale. C'était la désorganisation totale. L'ancien ordre communiste semblait avoir totalement disparu, en laissant un grand trou vide à la place.

C'est dans cette ambiance de désolation que je suis arrivé au Staatsoper Unter den Linden, un lundi matin à dix heures, pour la première répétition de ma première production de Pelléas et Mélisande. Comme toujours pour une première fois avec des gens que je ne connais pas, j'étais assez ému ce jour-là. D'autant plus que sur le chemin pour arriver au théâtre, j'ai dû traverser une Bebelplatz toute propre et lisse, comme si rien ne s'y était passé. Dans une salle du premier étage du bâtiment administratif, derrière le théâtre proprement dit, se déroula cette première rencontre. J'étais le seul Français de cette distribution, et, à part le chef Michael Gielen, le seul francophone. Ruth Berghaus, metteuse en scène, nous présenta son concept et la maquette du décor. Cela a duré presque deux heures. Malheureusement, je ne saurai jamais ce qu'elle a pu dire parce qu'à cette époque, mon vocabulaire allemand ne comportait qu'une trentaine de mots, et j'exagère peut-être. J'ai donc adopté la tactique 3b, c'est-à-dire sourire passe-partout et silence. Je n'ai absolument rien compris de ce qui s'est dit. Cependant la tactique 3b autorise l'autre à penser, qu'au contraire, vous avez tout compris et que vous en êtes extrêmement satisfait.

Après son exposé, Ruth Berghaus est venue vers moi. C'était une petite femme. Ses traits étaient assez ingrats, mais nulle laideur dans son expression. Au contraire, derrière ses lunettes, se trouvait deux yeux bleus, mais bleus, remplis d'une énergie incroyable. J'ai cru comprendre qu'elle me demandait mon sentiment sur ce que je venais d'entendre. Dans un allemand de cuisine, je lui avouai que je ne parlais pas l'allemand. Son visage s'est défait. Elle a essayé de me parler en anglais, mais je préférai encore son allemand. La tâche s'averrait rude.


Michael Gielen

17 heures, deuxième répétition. La même salle avait été complètement transformée. A l'aide de plateaux de bois et d'escabeaux, les machinistes avaient aménagé une scène avec une installation rappelant la maquette qui nous avait été présentée le matin. J'arrivai, voix chaude, à 16 heures 55. Tout le monde était déjà là. A droite en entrant, Michael Gielen, la baguette déjà à la main, concentré, attendait à son pupitre à côté du Steinway. Sur la gauche, une enfilade de tables devant lesquelles étaient assis Ruth Berghaus, le décorateur, Katharina Lang, assistante principale, ainsi que trois ou quatre autres assistants ou stagiaires. Ceci dans un silence religieux. L' ordre communiste ancien régnait.

Sur la scène improvisée, Toril Carlsen, Mélisande, attendait elle aussi, accoutrée d'un costume qui avait à la fois un style chantier et extra-terrestre. C'était le fameux costume de répétition dont j'avais vaguement entendu parler. "Ziehen Sie bitte Ihren Mantel an !" (Mettez votre manteau, s'il vous plaît !) me dit alors Katharina. Mon costume de répétition était un énorme manteau de laine, extrêmement lourd et encombrant, ainsi qu'un casque de chantier en aluminium… C'était le mois de février, il faisait un froid de canard, dehors. Dans cette salle du bâtiment administratif du Staatsoper de Berlin, le chauffage était à fond et il faisait, au contraire, avec un énorme manteau de laine sur le dos, une chaleur démente. J'ai fini la répétition épuisé et déshydraté.

 

Photos de répétition au Deutsche Staatsoper Unter den Linden

Le jour suivant, 10 heures. Pour un Français habitué aux horaires français de répétition, 10 heures, c'est tôt. A 9 heures 59, je pénètre dans la salle. Même cérémonial quasi religieux, même silence oppressant, même Mélisande en habit impossible et déjà sur la même improbable scène. "Guten Tag", et me voilà moi aussi sur la scène, en habit de ville. J'entends claquer un "Mantel an !" (Manteau !) auquel je m'attendais. Avec l'aide du français parfait de Michael Gielen, j'ai essayé d'expliquer à Ruth Berghaus que j'avais bien compris que Golaud avait un manteau, qu'il faisait très chaud et que c'était pénible de travailler dans ces conditions, et que, de toutes façons, il y avait assez de répétitions avec le costume définitif pour m'habituer au manteau, et que j'étais assez professionnel pour gérer tout cela.

Silence.

Je peux dire qu'à ce moment, ce mot prit pour moi toute sa signification. "Lieber Herr Arapian" (Cher Monsieur Arapian) me dit Ruth Berghaus après s'être levée de sa chaise, (traduction simultanée d'un Michael Gielen souriant) "je veux que vous portiez ce manteau de répétition à chaque répétition. Je sais que c'est pénible, je sais qu'il fait très chaud, je sais qu'il vous empêche de bouger comme vous voulez, et c'est fait exprès. Je veux que vous compreniez pourquoi Golaud est si maladroit dans tout ce qu'il fait, pourquoi il a tellement de mal à prendre une décision avec son cœur, à penser librement. De la même manière que ce manteau vous empêche de bouger et vous pourrit la vie, de la même manière l'éducation, le vécu de Golaud, sa position sociale, l'empêchent de faire ce qu'il aimerait. Et tout cela, c'est ce manteau."



tellement j'étais troublé. J'ai enfilé le manteau et j'ai jouis de chaque goutte de transpiration qui coulait de mon front, de chaque courbature, de chaque faux pas quand je me prenais les pieds dans l'ourlet trop long, de l'effort démesuré que cela demandait de prendre Mélisande dans mes bras même si je débordais d'amour pour elle.

Le manteau définitif lui, ne pesait rien du tout. Il y avait de la place à l'emmanchure et on pouvait bouger les bras sans problème. Le casque de chantier était en feutre, très léger, très beau, je ne le sentais plus. J'avais l'impression d'avoir des ailes pour chanter Golaud. Mais pas une seconde je n'ai oublié les tortures des répétitions, et chaque geste, appris dans la douleur, je l'ai refait de la même manière, douloureuse à voir, tellement chargée de sens, mais légère, légère…

A posteriori, j'ai l'impression d'être né ce 5 févier 1991.