coulisses
LE DOUTE DE NICOLAÏ


Nicolas Ghiaurov

La seule chose dont l'artiste sur scène a conscience, c'est de ce qu'il a à faire. Il va le faire le mieux possible, c'est vrai, mais il sait rarement s'il a touché à l'universel, ou si, tout simplement, ce qu'il fait a de la valeur.

J'ai eu la chance et l'honneur de chanter Pelléas avec l'immense Nicolaï Ghiaurov dans Arkel. Pendant une répétition, il peinait un peu sur une difficulté vocale du rôle ("..beau et heureux.." pour les connaisseurs). Moi, j'étais en coulisse à ne pas rater un seul son du maître, même ceux qu'il avait "ratés". Même quand il n'est pas en forme, Ghiaurov est sublime et sa voix me fait quitter la terre. Il sort de scène en grommelant, visiblement peu satisfait de lui. "Ma voix, c'est merrrde", me dit-il, avec son merveilleux accent slave. "Ami, toi qui as éaigu facieul, aide-moi!". C'était le monde à l'envers, le maître, le plus grand de tous, le géant venait demander conseil à la fourmi... J'étais bien mal en point pour lui rendre ce service parce que ce passage est aussi très difficile pour moi. Je ne vais pas rentrer dans une discussion technique, mais j'aurais été bien incapable de lui chanter ce passage "comme une basse". "Ecoute, Nicola, si j'avais à chanter ça, je le chanterais comme Ghiaurov". Il m'a regardé avec un grand sourire, comme si ce mot d'humour, qui était pour moi une manière de fuir cette situation gênante, était pour lui la solution à son problème. "Merci, amui, des fouas j'oublie" Effectivement, la veille, nous avions eu une discussion et je lui avais dit toute ma passion et mon admiration sur sa manière d'aborder les notes aiguës. Et nous avions parlé longuement de cette manière à lui. Il retourne sur scène, et là, j'en ai encore les larmes aux yeux rien que de l'écrire, il m'a fait un "beau et heureux" d'anthologie. C'était à la fois le vent tiède d'un soir d'été sur une plage grecque et le flot déchaîné de la Volga en crue. Ceux qui connaissent ce chanteur apprécieront, et les autres n'ont qu'à se ruer sur un de ses enregistrements. Malgré cela il eut un petit regard vers moi, pour savoir, mais quand il vit mes larmes, il comprit...

Même lui, maître parmi les maîtres, ne connaissait pas la valeur de ce qu'il faisait au moment où il le faisait.

Si l'artiste sait qu'il est le meilleur, comment fera-t-il des progrès pour se surpasser la prochaine fois? Va-t-il refaire et toujours la même chose?

Non. Le doute est le ferment de l'Art.


Air d'Arkel, Torino 1997