coulisses
JE N'EN DIS RIEN

C'était le deuxième jour des répétitions musicales du Pelléas et Mélisande de Turin en 1997. Gérard Théruel était Pelléas. J'étais très heureux de le revoir parce que nous avions déjà fait un long chemin ensemble avec cet ouvrage, et parce qu'il est, lui aussi, marseillais d'origine. Tout à nos retrouvailles musicales et amicales, nous n'avions pas pu, le premier jour des répétitions, parler de ce qui allait arriver ce deuxième jour-là.

C'était donc une répétition « normale » de Pelléas, avec toujours les mêmes discussions sur le style, sur le tempo du fameux « Modéré » qui est celui de toute la pièce, sur les « r » roulés ou grasseyés, sur le sous texte…etc.

Soudain, et je dis bien soudain parce que nous l'avions oublié, la porte s'est ouverte, et le directeur du Teatro Reggio, Carlo Majer, est entré en premier dans la salle. Comme s'il l'avait fait exprès, le Maître, lui, attendit quelques secondes avant de passer le seuil de la porte. Gérard Théruel me prit la main et me dit : « C'est lui ! » Nous nous sommes levés, les mains toujours serrées, un peu comme à l'école quand le proviseur entre dans la classe. Nicolaï Ghiaurov entrait dans la salle de répétition. Ce moment d'émotion est inoubliable.

Il fit un petit signe timide à tout le monde, mi-bonjour, mi-merci, et nous dit de continuer la répétition, mais pas tout de suite avec sa partie à lui. Il voulait entendre les autres chanteurs. Le cœur battant, nous avons alors donné le meilleur de nous-même, ce qui n'arrive jamais pendant une répétition. Après l'air de Geneviève est arrivé le passage musical que j'attendais depuis un an, depuis la signature du contrat : "Je n'en dis rien", premières paroles du rôle d'Arkel.

Ghiaurov ne s'est pas levé, comme nous l'étions tous, pour chanter. Il est resté assis, comme si je ne sais quelle angoisse l'empêchait de bouger, et, avec une voix toute maigre et détimbrée, il a murmuré le pire "Je n'en dis rien" qu'il m'ait été donné d'entendre. Visiblement, il marquait, mais il avait l'air terrorisé, pas du tout à son affaire et il s'arrêtait tous les trois mots pour demander la prononciation exacte aux Français présents.

Le lendemain, à la fin de la répétition du matin, il m'a invité à venir manger avec lui. Mes pieds ne touchaient plus le sol. Nous sommes allés chez Michele, un petit boui-boui sublime qu'il connaissait, pas loin du théâtre. Il devait sûrement avoir envie de parler à quelqu'un puisque Mirella n'était pas là. Une question me brûlait la langue cependant, et au dessert (une crème caramel pour moi, et pour lui zuppa inglese), j'arrivai à lui demander pourquoi il n'avait pas osé chanter à la première répétition.

Petit silence.

"J'étais gêné…"

"Mais de quoi, nous sommes tous des inconditionnels de toi !"

"Mon français, c'est merrrde. Je n'arrive pas à faire les r parfaits comme vous deux, Gérard et toi"

Bien évidemment, le grand Nicolaï, tellement slave, ne pouvait pas grasseyer les r comme nous. En plus, dans le monde de l'opéra, cela peut paraître absurde, mais c'est parfois un acte révolutionnaire de ne pas rouler les r en français.

"Mais, Nicola, personne n'attend cela de toi, au contraire, Ghiaurov sans des cascades de r roulé, ne serait pas Ghiaurov, s'il te plait, je t'en supplie, ne change rien !"

Sourire, oh ce sourire!

A partir de ce moment, il est redevenu le géant que j'attendais depuis toujours. Et son « Je n'en dis rien » a été encore plus beau que dans mes rêves.


"Je n'en dis rien",Torino, 1997