coulisses
IL MARITO

 

Ce devait être 13h sur la route du retour de vacances, sur une autoroute italienne bourrée de poids lourds et de touristes épuisés. Personnellement, j’étais en pleine forme, mais une vieille faim me tenaillait l’estomac. Il était vraiment temps de s’arrêter. Tiens, prochaine sortie Modena… Nous avons cherché un restaurant et comme souvent en Italie nous avons fait un repas excellent. L'ambiance a été comme d’habitude très joyeuse, mais un silence soudain s’est installé à la fin du tiramisú. C’est celui qui en était la cause qui l’a brisé. « Je sais à quoi vous pensez », nous dit mon fils, « Allez, on y va si vous voulez ! » Nous n’osions pas lui imposer la visite de la tombe du grand Nicolaï.

Mais où était-elle? Il y a plusieurs cimetières dans la ville. Nous avons pensé que la tombe du grand Nicolaï devait être dans le plus important d’entre eux. Alors, à tout hasard, nous voici partis à la recherche du cimetière San Castaldo.

Il faisait une chaleur étouffante à Modena cet après midi là, et, avec le silence lourd aussi qui régnait dans la voiture, j’ai eu l’impression que chacun s’était réfugié dans ses pensées personnelles pour repousser une émotion trop envahissante. Il a bien fallu trois quarts d’heure pour trouver ce cimetière probable.

On aurait dit une scène d’un film italien des années 50 : un long mur de briques rouges, un soleil lourd d’avant l’orage qui éblouissait un petit cortège suivant à pied un corbillard d’une autre époque (ai-je rêvé tout cela ?), le décor était planté.

L’entrée du cimetière San Castaldo est discrète : un porche de pierres grises au bout d’un parking ce jour-là désert. Une femme corpulente se trouvait dans la petite loge du gardien et tuait le temps devant un écran de télévision muet. J’étais trop ému pour parler et c’est mon épouse qui a demandé si la tombe de Nicolaï Ghiaurov se trouvait bien dans ce cimetière. « Come si chiama ? (Quel nom ?) ». J’ai répété le nom en articulant plus « professionnellement ». « Nicola Chiasso ? » « No, Ghiaurov ! ». Elle ne le connaissait visiblement pas. Mon épouse eut alors l’idée lumineuse de dire que c’était l’époux de Mirella Freni. Le visage de la gardienne s’est alors totalement transformé. Ses yeux, qu’elle avait fort bleus, se sont ouverts et elle a eu, en nous regardant, un petit sourire amusé et ému. « Ah, il marito ! » Le grand Nicolaï, la plus grande basse de ce siècle peut-être, n’était connu ici que comme le mari de Mirella Freni. Je crois qu’il aurait été tellement heureux de le savoir.

La dame a essayé de nous expliquer l’emplacement de la tombe, mais cela lui a paru si compliqué qu’elle a préféré, finalement, nous y conduire elle-même. Le cœur battant, le sanglot proche et la gorge serrée, nous l’avons suivie.

Sur un grand mur, au milieu d’autres plaques de marbre de même dimension et de même couleur noire, tombe parmi les tombes, il y avait celle du grand Nicolaï. Pour toute épitaphe, son nom, sa date de naissance et celle de sa mort. A côté, une de ses dernières photos, en costume crème et nœud papillon, avec son bon sourire.

Nous avons mis dans le pot à fleurs déjà bien plein la dérisoire branche de lys blanc que mon fils avait dans la main. Et puis nous sommes restés-là, silencieux, presque gênés sous notre bronzage estival de fin de vacances et avec nos habits peu de circonstance, chacun dans ses pensées.

A ce moment, j’aurais bien aimé dire quelque chose de solennel, mais ce ne sont que des mots bêtes qui sont arrivés à mes lèvres, du style « c’est calme » ou « il fait chaud ». Les réponses n’ont été que des « oui » étouffés ou des « hum » discrets. C’est vrai aussi que la tristesse et la nudité de cet endroit ne portaient pas vraiment à la conversation de salon.

Sur le bas de la stèle, à gauche, il y avait comme une inscription sur fond blanc que je n’avais pas encore vue. Un admirateur, lui aussi peut-être dérouté par le vide de l'endroit, avait dû y revenir pour coller ce qui était finalement une étiquette. A sa lecture, l’ambiance s’est subitement et radicalement transformée. Les souvenirs auditifs, et, pour moi qui avait vu le maître sur scène dans le rôle, visuels, ont fait oublier le mur de béton, le marbre froid et noir, la chaleur étouffante. Le grand Nicolaï était là de nouveau, bien vivant et rayonnant par ce qu’il avait d’essentiel pour moi, son art. Son immense voix, muette peut-être, mais tellement présente et immense avait envahi nos têtes et nos coeurs, nous qui l’avions un instant oubliée.

Sur le petit papier blanc, il y avait une portée musicale où était écrite la phrase de l’air de Philippe II, « Dormiro sol nell’manto mio regal ».