coulisses
THOAS

Cette photo a été prise dans la ma loge à l'opéra de Francfort après une représentation d'Iphigénie en Tauride, rôle de Thoas. Je montre au photographe l'objet du délit, mais sur la photo, on ne peut pas voir ce que c'est : le sujet de cette histoire de coulisse.

C'est encore un remplacement.

La veille de ce jour mémorable, j'étais tranquillement chez moi, heureux de pouvoir m'occuper de mon fils qui n'était pas bien vieux encore et que je n'avais pas encore beaucoup vu. Le téléphone sonne. Un agent de l'Agentur Hilbert de Munich veut me parler. Il me demande d'abord si j'ai une grosse voix. Comme je ne peux pas lui dire que j'ai une voix de souris écrasée, je lui réponds que oui, bien sûr. Il me demande ensuite si je suis libre le lendemain pour aller chanter Thoas à Francfort. J'ai senti une vibration angoissée dans sa voix parce que je sais que les chanteurs assez fous pour chanter ce rôle à la tessiture impossible ne courent pas les rues. J'avais abordé Thoas déjà dans deux productions différentes, et j'étais bien placé pour savoir que ce rôle est une horreur pour les cordes vocales. Mais le personnage me plaît, il ressemble beaucoup au chanteur qui va interpréter ce rôle: terrifié. J'étais libre, je n'avais jamais vu Francfort, c'était très bien payé, j'ai donc accepté et je suis parti une heure plus tard.

Le lendemain matin à 10h, j'étais dans la salle de répétition avec le chef d'orchestre, le costumier, puis avec l'assistant de mise en scène qui m'explique en deux mots d'allemand ce que je dois faire. Ce n'est pas bien compliqué, puisque Thoas est un rôle court, mais au bout des deux heures de répétition qui m'avaient été royalement offertes, nous n'avons pas pu répéter la mort du personnage. "Ce n'est pas grave, nous ferons ça dans ta loge ce soir, tu verras, c'est facile".

L'après-midi, essayage de costume, et sieste.

  

17h30: rendez-vous au maquillage. Comme on peut aisément s'en rendre compte sur les photos, j'en ai eu pour une bonne heure (les photos ont été prises lors d'une des innombrables reprises qui ont suivi). Je vais saluer mes camarades étonnés: François Leroux, Sylvie Brunet et Keith Lewis. La représentation commence, et je sens, même si je ne suis que remplaçant et annoncé comme tel, donc excusable des accidents qui pourraient m'arriver, et applaudi à l'avance, une certaine angoisse s'insinuer au fond de mon ventre: mes collègues en sont à leur huitième représentation après six semaines de répétitions, et moi j'arrive là comme une fleur...

Mais, comme d'habitude, tout passe. Je connais bien le rôle et j'arrive sans encombre à la fin du premier acte.

De retour dans ma loge, j'y retrouve l'assistant ainsi que le costumier avec, dans les mains, un manteau bizarre: le fameux manteau du quatième acte dont on m'avait parlé le matin. Enfin, j'allais savoir comment j'allais mourir. Dans le dos du manteau, il y avait une grande fente recouverte d'un pan de tissu, pratiquement invisible à plus de dix mètres. Sous cette fente, fixé sur un harnais que j'avais accroché sur les épaules, il y avait le mécanisme que je tiens dans la main sur la photo de tout en haut de cette page. Il s'agit d'une flèche montée sur un ressort, coincée dans un dispositif qui la relâche quand on tire sur un cordon. Le dit cordon passe dans la manche de mon bras droit. Quand je tire sur la ficelle qui dépasse de la manche, la flèche, rangée à la verticale le long du dos, se redresse rapidement et sans heurt à l'horizontale au travers de la fente du manteau et semble alors, à plus de 10m, fichée cruellement dans mon dos. Simple comme le bonjour. Je m'entraîne quand même trois ou quatre fois à tirer la ficelle et à mourir comme un roi antique qui a reçu une flèche dans le dos.

attentif au signe de l'assistant qui va me dire quand je dois entrer sur le plateau parce que, bien sûr, cette scène, je ne l'ai encore jamais répétée. Mais là, devant le surréalisme de la situation, je n'ai bizarrement plus du tout peur. Je pense uniquement à ce cordon que je dois tirer. Une dernière fois, je regarde ma manche et, oh horreur! je me rends compte que le cordon est beaucoup trop long et qu'il pend - mon prédécesseur devait avoir les bras plus longs que moi! En vitesse, je fais un gros noeud avec ce qui dépasse et le tour est joué, je me sens serein..

Après les trois ou quatre premières phrases, ne sachant trop que faire - n'oublions pas que je découvrais le décor et improvisais une mise en scène - à "Immole ce captif", je mets, d'un geste autoritaire, ma main droite sur l'épaule d'Iphigénie. Sylvie Brunet me regarde alors avec des yeux horrifiés. "Quel artiste!", me suis-je dit alors. Je me rappelle de cette pensée très clairement. "T'as la flèche ouverte!" me souffle-t-elle entre les dents. Eh oui, je suis mort cinq minutes trop tôt...

A cause du noeud que j'avais fait avant d'entrer sur scène, le cordon était devenu trop court et, en soulevant mon bras, le mécanisme qui retenait la flèche baissée s'est déclenché à mon insu. Par chance, si on peut dire, j'étais face au public. A ce moment là, le cerveau fonctionne à 200% et on a la sensation physique des surrénales giclant de grosses doses d'adrénaline dans le sang pour que la terreur ne s'installe pas. Une bonne dizaine de scénarios possibles me passent alors dans la tête. Heureusement, je ne suis pas homme à hésiter et peu importe si je me trompe, je fonce. N'oublions toujours pas que tout cela se passe en pleine représentation, que 1800 personnes me regardent et m'écoutent, qu'il faut chanter juste et fort, et réfléchir en même temps à la meilleure solution pour me sortir de ce pétrin. A "Peuple, secondez-moi, qu'on le saisisse!", noblement, j'ai reculé vers le fond de la scène, les bras écartés, pour dissimuler la maudite flèche au milieu des choristes hilares mais complices. Trois d'entre eux sont même venus faire bloc derrière moi pour essayer de la cacher de leurs corps. Je n'ai pas un tempérament suicidaire, mais je peux dire que là, j'ai attendu la mort avec impatience. Pylade, encore en coulisse, ne s'était pas rendu compte de ma mésaventure. Au moment voulu, il se précipite avec son arc bandé vers l'endroit où j'étais supposé être, mais bien sûr je n'y étais pas, puisque j'étais au fond de la scène, réfugié au milieu de la foule. Iphigénie, discrètement, lui fait un petit signe avec la tête, j'avance d'un pas, il se retourne et, sans vraiment comprendre le pourquoi ni le comment, me tue. Voilà, j'étais mort d'une flèche dans le dos tirée de face!!!??? C'est ça l'opéra...

Allongé sur le ventre, je me suis rendu compte, alors, de l'absurdité de cette situation, et un fou rire irrépressible m'a pris. La flèche, elle, vacillait allègrement sur mon dos au rythme de mes soubressauts. Oreste me suppliait, entre deux phrases, d'arrêter de rire, tentant désespérément, lui aussi, de garder son sérieux. Diane, qui avait tout vu du haut de son nuage, en avait les larmes aux yeux. Il y avait sur le plateau à ce moment là une joie qui n'était pas feinte.

Cela a dû marquer les esprits, parce que des années plus tard, alors que je chantais Tonio sur la même scène, des choristes m'en parlaient encore d'un air ravi, comme si c'était devenu une histoire que l'on se raconte quand on veut en dire une bonne.