coulisses
LES PANTOUFLES D'ORESTE

Décidément, cette production d'Iphigénie en Tauride à Francfort était riche en rebondissements. Je devais en être à ma 12 ème représentation, Thoas et ses 14 fa dièse étaient devenus "la routine". Presque une vie de fonctionnaire…

Un lundi, au moment du café, le téléphone sonne. "Chantez-vous Oreste?" "Bien sûr" ai-je répondu. "Alors c'est vous qui chanterez Oreste samedi dans 12 jours, nous trouverons un autre Thoas". Je réponds à l'agent de l'Agentur Hilbert que je ne connais pas le rôle, et qu'il ferait mieux de chercher un autre baryton. Douze jours pour apprendre Oreste, c'est vraiment court.

La semaine suivante, mercredi 10h. Le téléphone sonne : "Monsieur Arapian, prenez un whisky et asseyez-vous. Nous n'avons pas trouvé d'Oreste, si vous ne le chantez pas, la représentation est annulée". "Mais si 12 jours pour apprendre ce rôle, c'est court, 3 jours, c'est de la folie !". "Regardez quand même la partition et appelez-moi dans une heure".

Je me mets au travail avec ma pianiste et regarde ce que j'arrive à apprendre par cœur en une heure. Grâce à un calcul raffiné, j'en viens à la conclusion qu'en 10 heures de travail, je saurai Oreste par cœur… Ce challenge fou me chatouille. J'appelle l'Agentur Hilbert pour leur dire de continuer à chercher un autre baryton, mais que s'ils ne trouvent personne, je peux le faire.

Une heure plus tard, l'agent m'annonce que mon vol est réservé pour vendredi matin. Je ne peux plus reculer. A partir de ce moment-là, la machine à apprendre s'est mise en marche, et dans cette situation il n'y a plus d'autre place dans l'esprit que pour la musique.

Vendredi, 1h du matin : je chante Oreste en entier, par cœur.

Vendredi, 7h, Genève-Aéroport.

Vendredi 10h, Francfort, Probebühne 2. Une heure de musicale, partition sous les yeux, avec le chef d'orchestre, Steven Sloane. Aucun problème.

Les ennuis ont commencé une heure plus tard, avec les répétitions scéniques. Effectivement, je connaissais mon rôle par cœur, enfin, je connaissais toutes les phrases d'Oreste par cœur, mais plus ce qu'il y avait entre deux phrases. J'avais besoin du premier mot de chaque tirade. Pas de panique, la souffleuse était là pour me le donner. Hélas, elle était bulgare ! Et son français totalement incompréhensible. La situation semblait désespérée. Steven proposa de chanter avec la partition dans les mains, mais mon éthique me l'interdisait.

Que faire ? Lycéen, j'avais perfectionné une technique d'anti-sèches très efficace, qui m'était venue en aide fréquemment dans des situations délicates… J'avais avec moi des petites cartes en papier recyclé, de couleur gris-vert, exactement la couleur du costume. J'y ai écrit le début de chaque phrase et les dernières paroles des autres rôles. Et là, le miracle de l'anti-sèche s'est produit, une fois de plus : un paquet de petits cartons dans la main gauche, je pouvais chanter Oreste sans problème. Cela donnait un personnage un peu prudent certes, cherchant la lumière pour pouvoir lire. L'assistant de mise en scène me rassura : on ne voyait pas les anti-sèches de la salle et mon « jeu » correspondait bien aux hésitations et aux craintes d'Oreste.

Vendredi 17h, répétition des scènes avec Thoas : quelle n'est pas ma surprise de voir arriver René Massis ! Nous n'avions encore jamais chanté ensemble. Je le mets en garde pour le dispositif de la flèche.

Samedi 19h, le maquillage est vite fait : quel confort, comparé à celui de Thoas ! J'enfile mon costume, une longue tunique toute simple. Cependant, je ne trouve pas mes chaussures et je m'en inquiète auprès de mon habilleur. Il m'explique que je suis « barfuss », pied nus quoi ! On apprend des nouveaux mots tous les jours... Il me donne, pour marcher dans le théâtre, des pantoufles de plage en plastique bleu et blanc, semelles spéciales massage zones réflexes, avec la marque « Nike » écrite en gros sur le dessus.

19h30 : le spectacle commence. Oreste entre en scène juste après l'air de Thoas. Je suis en coulisses pour écouter René Massis chanter « mon » air. Je suis sous le charme et c'est Keith Lewis, derrière moi, qui me pousse en scène. Je suis déjà au milieu du plateau quand je me rends compte que j'ai oublié d'enlever les pantoufles de plage Nike. L'horreur ! Plus moyen de faire marche arrière. Seule solution : plier les genoux, pour que la tunique recouvre complètement ces affreuses pantoufles d'une couleur presque fluorescente par rapport aux costumes et au décor, tout en demi-teintes. Il ne manquait plus que cela ! Non seulement je dois discrètement chercher la lumière, consulter mes anti-sèches, suivre le chef, mais il faut aussi que je trouve un endroit pour me débarrasser des pantoufles. Pour Thoas, je ne m'étais pas rendu compte de l'absolue nudité de ce plateau : un espace clair, totalement vide, avec une simple rigole pour recueillir le sang des sacrifiés, évidemment trop peu profonde pour accueillir mes pantoufles. A ce moment-là, signe du destin, des projecteurs se sont allumés dans la rampe. La solution de mon calvaire était là. De mon élégante démarche (surtout ne pas perdre une pantoufle en chemin), je m'approche de l'avant-scène, profitant d'un court passage orchestral, et vite fait, bien fait, je me débarrasse discrètement des pantoufles Nike massage-zones-réflexes en plastique bleu et blanc dans la rampe elle-même. Juste à temps pour m'allonger auprès de Pylade, sur le dos, les pieds nus à l'air et au vu du public. La vie était belle, les anti-sèches dans la main gauche, je ne craignais maintenant plus rien. Le premier acte se termine en beauté, et j'en oublie vite les pantoufles, de toute manière bien dissimulées.

IIème acte, grand air d'Iphigénie : « Oh, malheureuse Iphigénie ! ». Le projecteur sur lequel avait glissé une pantoufle s'allume, pour éclairer son visage éploré. Il ne se passe pas 20 secondes, le plastique se met à fondre sous la chaleur en dégageant une odeur ignoble qui envahit la scène. La pauvre Iphigénie finit par voir les pantoufles en train de se consumer sous ses yeux et chante tout son air (magnifiquement) avec un petit sourire flottant au coin des lèvres : Brecht était présent ce jour-là…

Dès la fin du IIème acte, les pompiers sont venus chercher les pantoufles, un extincteur à la main.

Peu avant la fin de l'opéra, les neurones en bouillie après presque trois heures d'improvisation, j'avais même oublié comment finissait l'histoire. Thoas est allongé, mort, à côté de moi, les Grecs et les Scythes se battent sur scène. L'orchestre fortissimo, je déambule au hasard en attendant mon ultime phrase. J'évite de justesse Diane descendant gracieusement des cintres au bout de son filin : à 50cm près, elle atterrissait sur ma tête et manquait sa seule phrase de tout l'opéra. Malgré ma frayeur, je peux quand même placer « Partage mon bonheur », où, en l'occurrence, se rejoignent les pensées d'Oreste et les miennes.

Pendant toute cette représentation, j'ai vraiment été à côté de mes pompes…