coulisses
GÉRARD ISCH BILLIGER!

J'étais à Zurich pour passer une audition devant un agent.

Cette audition, je l'ai préparée comme un fou, c'est à dire que depuis un mois, je chante mon programme tous les jours, et comme ça n'allait pas comme je voulais, une semaine plus tôt, je me suis offert une séance d'acupuncture qui m'a fait le plus grand bien.

J'avais donc la forme des grands jours, celle dont on se rappelle, celle qui fait qu'on n'a peur de rien, celle qui n'arrive qu'une fois par an.

C'était presque midi. Je me préparais calmement, mais sûr de moi, à partir vers la Musikschule Hug où j'avais rendez-vous à 12h30. Très calme, oui, je m'étais réveillé à 9h, et après avoir pris un bain très agréable, je me suis promené dans la vieille ville sous le prétexte d'aller acheter du pain frais pour mon petit déjeuner, prétexte dis-je parce que bizarrement je n'avais pas faim.

Midi moins dix, le téléphone sonne. J'étais sûr que Muriel allait me téléphoner avant mon départ pour me dire merde. C'était bien elle, mais ce qu'elle m'annonça me remplit à la fois d'un immense bonheur et d'une angoisse à peu près équivalente au calme profond auquel je commençais à m'habituer.

"Peux-tu chanter Chénier ce soir au Deutsche Oper?" me demanda-t-elle avec une simplicité et un professionnalisme qui cachait mal l'état d'excitation dans lequel elle était. Je demandai, pour la forme, cinq minutes de réflexion. Je me jetai sur mon petit piano électrique et je m'aperçus très vite que j'avais de grosses lacunes dans le troisième acte, le plus long pour moi.

Les cinq minutes ont passé très vite. "Alors?". La perspective d'un cachet qui allait nous sauver la vie pendant plus d'un mois m'a fait balbutier un "D'accord, je le fais" qui, lui non plus, ne cachait pas grand chose. Il n'était plus possible d'attraper le vol direct de 12h15, cela me donnait un petit répit jusqu'à 13h30, d'ailleurs, je me serais accroché à n'importe quoi pour que le "sort" m'empêche de partir. La première tentative fut aisée: je n'avais pas mon passeport avec moi, seulement mon vieux permis de conduire, cela semblait irrémédiable. Il en fallait plus que cela pour décourager Muriel. J'irai donc en Allemagne sans passeport, tout était arrangé aux diverses frontières.

Je décidai alors de ne pas courir. Cela avait déjà marché précédemment. D'un pas assuré, mais néanmoins lent, je partis donc vers cette audition que je ne voulais obstinément pas rater. Je trouvai la Musikschule Hug beaucoup trop aisément à mon goût, mais enfin... Là, un fax m'attendait, avec un emploi du temps tyrannique pour cette journée. Muriel me l'apprit plus tard, il n'y avait pas de téléphone dans cet endroit et le fax m'avait été apporté par Véloblitz, une société de courrier à vélo, cela devenait de plus en plus surréaliste.

Je ne pouvais plus reculer.

L'audition se passa très vite et très bien, avec, bien sûr, "Nemico della patria". L'idée de forcer le sort ne m'avait cependant pas quitté. Pour cela, je décidai qu'il me fallait absolument le CD de l'opéra et de quoi l'écouter. Ce stratagème faillit réussir: à 13h15, j'étais toujours en ville, un CD et un lecteur dans le sac, mais honnêtement dans l'impossibilité d'être à l'heure à l'aéroport. Assez joyeux, je dois le dire, mais avec un désarroi feint, je téléphonai à Muriel pour lui annoncer la nouvelle de mon "échec". "Ce n'est pas grave", m'annonça-t-elle, rassurante, "l'avion a du retard, il ne part qu'à 13h50".

Plus de fuite possible, il fallait y aller. Me voici dans le taxi. Le chauffeur, un fou comme on en rencontre souvent dans notre métier, s'enthousiasma pour mon histoire et décida, unilatéralement, de me faire un massage décontractant avant le départ de l'avion. Il me poursuivit dans le hall de l'aéroport, et, pendant que je parlais avec la personne qui devait me faire passer la douane sans papiers, il commença, après m'avoir littéralement arraché mon blouson, à me masser furieusement les épaules, puis les oreilles, enfin les mains.

L'homme de la Swissair ne comprenait pas vraiment ce que faisait cet énergumène derrière moi dans un moment où chaque seconde comptait. Je dois dire que ce massage a dû me faire du bien, parce que je retrouvais un peu du calme olympien que j'avais trop vite perdu. Précédé par l'homme de la Swissair, j'allais dire tenu en laisse, tellement l'idée de voyager sans rien me révulsait, je passai la douane sans problème, sous le sourire goguenard des douaniers suisses. J'avais l'impression d'être pris dans un engrenage infernal dans lequel je n'étais plus maître de moi, où ma seule responsabilité était de faire des fa dièse, et rien d'autre.

Une fois assis à la place 2A, je me mis au travail, repoussant le plus loin possible toute pensée parasite, tout ce qui aurait pu nuire à l'accomplissement de mon destin, en l'occurrence apprendre ce troisième acte qui faisait défaut dans les souvenirs que j'avais de ce merveilleux opéra. La voix de Bastianini dans les écouteurs du lecteur de CD me faisait du bien et, par bribes, des phases entières me revenaient, à mon grand étonnement je dois dire. J'aurais tellement aimé, à ce moment là, et je me rappelle ce sentiment très clairement, me laisser aller à écouter la musique, seulement avec un plaisir d'auditeur. J'ai même dû me reprendre plusieurs fois pour ne pas laisser couler une larme d'émotion à l'écoute de la voix superbe du baryton de mes rêves.

L'escale de Vienne a été très brève. Dès que l'avion s'est posé, l'hôtesse est venue m'avertir qu'à cause du retard, on m'amènerait directement, par porteur spécial j'allais dire, à l'avion de la Lufthansa, qui, chose exceptionnelle dans cette compagnie, avait retardé son envol pour m'attendre.

N'importe qui aurait pu en être flatté, moi pas. Je venais de me rendre compte que je n'avais pour seul bagage que le sac en papier du supermarché Denner sur lequel était écrit d'un côté "déodorant Nivea" et de l'autre, en suisse-allemand, "nous sommes les moins chers". Dans ce sac, il y avait encore les partitions que j'avais prises pour l'audition de Zurich, et c'est tout. Tout nu, c'est l'exactitude du sentiment qui m'obséda jusqu'à l'arrivée au théâtre.

Une grande et belle femme m'attendait à la douane allemande de Berlin pour expliquer mon histoire au douanier qui, lui aussi, fut très coulant. Je signais une feuille verte, où il était stipulé que je ne pouvais rester en Allemagne qu'un jour. Je n'avais même pas les 20 DM que cela coûtait, la grande et belle femme paya pour moi. Dans le taxi qui nous amena au théâtre, elle m'expliqua la mise en scène, en allemand, ce qui veut dire que je l'ai oubliée aussitôt. Sur la table, dans ma loge, il y avait les deux bouteilles d'Isostar que mon ange gardien, qui décidément avait pensé à tout, avait demandées pour moi depuis la lointaine Suisse. Divine Muriel, si tu savais comme j'avais soif et comme la boisson chimique, mais néanmoins délicieuse, me fit du bien!

 

Le costume avait été fait sur mesure dans l'après-midi, d'après les mensurations données par le Staatsoper voisin. L'essayage ne dura que 10 minutes. Alors commença la répétition avec le pianiste pendant laquelle je me rendis vraiment compte que j'avais de grosses lacunes dans le troisième acte. De 19h à 19h 15, je me mettais d'accord avec le chef d'orchestre, Fruhbeck de Burgos, dont je calmai rapidement les angoisses avec deux fa dièse bien assenés.

Et voilà que le rideau se lève, il est 19h30. Tout se passe bien, j'improvise vaguement une mise en scène avec les indications qui me sont criées de la coulisse et les gestes des camarades sur scène. L'acte s'achève sans trop de mal. Je cours à la loge où m'attend le pianiste pour me faire répéter le deuxième acte. Mise en scène cinq minutes avant le rideau, et c'est reparti pour un tour. Et ça marche! Entracte, pianiste, mise en scène et troisième acte. Là, après l'air "Nemico della patria" - ovationné -, arrive ce que je redoutais depuis midi: les trous de mémoire. Le souffleur a dû devenir fou, mais tout passe et je me rattrape toujours au dernier moment pour qu'à la phrase exposée je sois en pleine possession de mes moyens.

Pendant le quatrième acte, j'ai eu comme une espèce de black-out. A bout d'imagination, je ne savais plus du tout que faire, et j'allais discrètement sortir de scène quand un autoritaire "stehen bleiben!" provenant de la coulisse me remit les pieds sur terre, juste au moment de la dernière phrase, celle que j'attendais depuis midi et que, sans l'aide de cet obscur mais providentiel assistant, j'allais oublier de chanter.

Et voilà, c'était fini. J'ai eu un joli succès, bisous et Auf Wiedersehen!

J'avais oublié un tout petit détail: la file des admirateurs à la sortie. L'esprit léger, je m'acheminai donc vers l'air libre, non sans m'être trompé plusieurs fois de chemin, c'est grand, un théâtre inconnu. Devant la grille à côté de la loge du concierge, les requérants d'autographe étaient là. Je ne savais pas qu'autant de personnes me connaissaient à Berlin. Hélas, je n'avais pas vraiment l'air d'une grande vedette: le maudit sac en papier de chez Denner pendait encore à ma main, cela m'était tout à fait sorti de la tête, et pas moyen de le cacher, tellement il était gros et laid, une journée de voyage n'en avait pas amélioré l'aspect. Mais, comme pour le reste, tout passe, ils avaient tous beaucoup aimé.

De vieux copains berlinois avaient vu le spectacle, ils étaient là, contents de m'avoir entendu, et nous avons fini la soirée chez un italien à rêver de plage, de soleil et de vacances en Grèce.