coulisses
CALCIO E SALAME


Ce soir-là, au Teatro Reggio

Entre la scène 1 de l'acte I et la scène 2 de l'acte II de Pelléas et Mélisande, il y a un moment assez long que Golaud passe dans sa loge. Ce soir-là, comme d'habitude, je retournais dans ma loge afin de prendre, à l'avance, un repos dont j'aurais besoin plus tard.

Ma loge se trouvait un étage en dessous de la scène et, en descendant l'escalier qui y menait, j'entendis un bruit inhabituel. Plus je m'approchais de ma loge, plus il prenait du volume. En passant devant la loge voisine, celle de Nicolas Ghiaurov qui avait, lui aussi, une longue période d'attente entre la scène de l'acte I et celle de l'acte III, je me rendis compte que le bruit bizarre venait de là. La porte était entrouverte, ce qui m'autorisa à taper et entrer.

Je vis un spectacle que je ne suis pas prêt d'oublier. Sur un fauteuil, il y avait Mirella Freni, les lunettes sur le bout du nez, concentrée sur un petit magazine, en train de faire des mots croisés. Assis à la table voisine, le grand Nicolaï mangeait un sandwich et écoutait avec attention le son tonitruant qui sortait d'une petite radio bon marché. « Ce soir, c'est la Lazio contre Parma, je ne peux pas rater ça ! ».

Le grand Nicolaï était un fan du calcio.

Se rendant compte peut-être du surréalisme de la situation, il me montra son sandwich et me demanda : « Un sandwich al salame, j'ai le droit, non ? », et Mirella me dit, à son tour, avec un grand sourire, qu'elle adorait les mots croisés.

Je me suis rappelé alors des conclusions du concile de Chalcédoine de 451 : le Christ est en même temps divin et humain. Je peux dire aussi que les dieux des chanteurs le sont aussi.