coulisses
LA DISTANCE


Dans la loge, juste après la représentation...

La distance, parfois, ce n'est pas évident à trouver.

Cela s'est passé pendant une production de Don Quichotte, au théâtre de Saint-Gall. Le rôle titre était tenu par mon ami de toujours, Jean-Philippe Courtis. Jean-Philippe, dans la vie, est un Don Quichotte. Il est prêt à donner tout ce qu'il possède pour seulement un sourire et même pour rien du tout si cela peut rendre service. On pourrait dire qu'il est l'artiste parfait pour le rôle, puisque non seulement il a la voix idéale, mais qu'il mesure près de deux mètres.

Les répétitions ont donc commencé dans une excellente ambiance. La production était belle. Il y avait, ô délice, par la présence permanente de bouquins de toutes sortes sur scène, un rapport étroit au Livre, à Cervantès, mais aussi au fait que Don Quichotte n'est qu'une histoire. Grâce à cela, notre jeu avait toujours ce petit côté décalé qui me ravit. Mon ami Courtis, malgré sa haute taille et sa "longue figure", avait lui aussi un discours décalé, grâce à une gestique assez spéciale. Par exemple, dans la scène des bandits, tout simplement en écartant ses longs bras et en regardant le public avec la tête inclinée de côté, de Don Quichotte il devenait Christ sur la croix, lui si croyant, pardonnant à ceux qui le torturent. La scène était poignante.

C'était un matin très clair de fin d'hiver. En entrant dans le théâtre, Jean-Philippe parlait un peu trop, et moi plus du tout. Nous devions répéter l'acte V, la mort du Grand Chevalier.

La gorge déjà serrée par l'émotion après l'Andante du début de l'acte, j'arrivai tant bien que mal à dire ma première phrase :" Ô mon maître, ô mon Grand ! Dans des splendeurs de songe / Que ton âme s'élève aux cieux, loin du mensonge / Et que ton cœur si doux plane dans les clartés / Où tout ce qu'il rêva devient réalité". Mais quand Don Quichotte dit à Sancho : " Sois l'ultime soutien de celui qui pansa l'humanité souffrante / Et survécut à la Chevalerie Errante", un gros sanglot m'est venu, et puis un autre. La répétition s'arrêta là parce que le metteur en scène, les assistants, le pianiste, tout le monde pleurait. Eux pleuraient parce que je pleurais, et moi, peut-être à cause de la majuscule de Chevalerie Errante…

L'après-midi, re-belote, les mêmes sanglots incoercibles. Nous avons, dans les larmes, avancé la mise en scène de quelque pages, mais quel enfer ! Au lieu des deux services de répétitions prévus, il nous en a fallu six. Nous étions tous bouleversés par le texte et la musique. La distance ? Nous en étions fort éloignés…

Il restait encore une quinzaine de jours de répétitions, et tant bien que mal, je parvenais à finir l'opéra sans craquer. Le metteur en scène trouvait "intéressant" que je me retienne sans arrêt de pleurer. "Mais ce n'est pas du théâtre !" lui disais-je" Ce sont les jeux du cirque…"

17 mai 1996, première, soirée d'ouverture d'un festival, plus un strapontin de libre dans la salle du théâtre de Saint-Gall. C'était une belle représentation, nous avions tellement répété. Nous nous sentions très libres, sans cette angoisse qui nous prend parfois les soirs de première. Mais c'était compter sans le cinquième acte...

Ce que je craignais arriva : à "ultime soutien", j'ai dû tourner la tête vers le fond de la scène pour cacher mes pleurs. Cela ne cacha pas grand-chose puisque mon corps était à nouveau secoué des mêmes sanglots incoercibles.

Ensuite, Don Quichotte essaye de consoler Sancho, mais, toujours à la recherche d'une impossible étoile, il se lève, à bout de forces titube, et s'écroule sur un livre géant posé à l'avant scène. Sancho tente en vain de relever son maître bien-aimé et reste à terre près de lui, agrippé au corps déjà lourd de Don Quichotte, dans un effort dérisoire pour retenir à la fois la vie qui s'en va, et sa raison d'être qui le quitte.

Il se passa alors quelque chose d'extraordinaire. Etait-ce une erreur d'éclairage ou une idée de dernière minute du décorateur ? Quand Don Quichotte dit : "Prend cette île qu'il est toujours en mon pouvoir de te donner ! Un flot azuré bat ses grèves, elle est belle, plaisante, et c'est l'Île des Rêves", la salle s'éclaira, baignée dans une vague lueur bleue. C'était tellement inattendu. J'ai cru que c'était le fruit de mon imagination : l'Ile des Rêves était là, devant moi, toute d'azur.

J'ai perdu pied et j'ai éclaté de nouveau en sanglots. Et me voilà, pleurant devant 1500 personnes, mais pas des pleurs discrets… la honte. C'est alors que Don Quichotte-Courtis, le visage baigné de mes larmes, me dit avec sa grosse patte sur mon visage : "Ne pleure pas, Sancho…" Je ne suis pas arrivé à chanter ma dernière phrase comme je l'avais prévu. Ce n'était plus du chant, un déchirement.

Le succès a été énorme. Nous avons eu, Jean-Philippe et moi, huit minutes d'acclamations déchaînées d'un public qui, lui aussi, n'avait pas pu retenir son émotion.

Des spectateurs nous attendaient à l'entrée des artistes. Ils s'émerveillaient tous de ma capacité à pleurer sur commande, d'une manière qui avait l'air tellement vraie. Je me suis bien gardé de leur avouer la vérité.

Nous avons fait quinze représentations, et quinze fois il s'est passé la même chose. La distance avec le rôle, je n'ai jamais pu la trouver. Trop impliqué ? Ai-je moi aussi une Île des Rêves quelque part ? Je ne saurais pas le dire. Mais une question me turlupine depuis : dans quelle proportion le chanteur peut-il, doit-il se laisser aller ? Est-ce vraiment idéal de rester froid par rapport au personnage ? A-t-on le droit de montrer, par ses émotions à soi, le chemin de son émotion à lui, public ?

Pour le moment sans réponse.