coulisses
SOFIANE ET LES HUÉES


Carmen, mise en scène Jean-Louis Pichon
"Elle avait pour amant un soldat qui jadis a déserté pour elle...",
en arrière plan, Franco Farina

Cette photo de Carmen me donne encore la nausée. Allez, on déballe...

C'était en juin 2000. Cela faisait des années que je ne chantais plus dans ma ville natale parce que le directeur de l'Opéra Municipal ne m'appréciait pas. Mais il avait été mis à la porte par la nouvelle équipe à la mairie et le directeur par intérim, qui, apparemment, m'aimait bien, m'avait offert de revenir dans ma ville avec Carmen.

Escamillo n'est pas un rôle que j'aime particulièrement, pas à cause de sa difficulté, mais parce que le personnage n'est pas passionnant. Après en avoir maintenant chanté presque 70 représentations, je ne sais toujours pas quoi en faire de convenable scéniquement. Mais, peu importe, il faut bien un baryton pour le chanter et autant que ce soit moi !

Me voilà de retour donc à l'Opéra de Marseille. J'aime ses vieux murs. J'aime, eh oui!, cette architecture laide de style post-classico-néo-antique. J'ai des attaches dans cette maison. C'est là que, pour la première fois, j'ai vu un spectacle d'opéra, Tosca le 11 novembre 1969, comment oublier cela... J'aime l'ambiance totalement désorganisée qui y règne. C'est là que j'ai connu la femme de ma vie. C'est aussi là que je suis monté sur scène pour la première fois, choriste supplémentaire dans Benvenuto Cellini le 6 avril 1973 pour un cachet de 150FF par représentation. Tout ça pour dire que j'étais très heureux de me retrouver là. Et en plus, Don José était mon ami de longue date le ténor américain Franco Farina (dans l'ombre sur la photo).

Les répétitions se passaient bien. L'ambiance était légère. Les collègues chanteurs excellents, et même si la production ne brillait pas par son originalité, elle était extrêmement convenable.

Une semaine avant la première, en revenant du supermarché un sac en plastique à chaque main, un adolescent d'une quinzaine d'années m'aborde et me demande du feu. Je n'ai pas remarqué immédiatement que le pétard infâme et nauséabond qu'il avait aux lèvres était déjà allumé. N'étant pas fumeur, je lui réponds négligemment que je n'ai pas d'allumette et que, de toutes façons, c'est mal de fumer. Le gamin insiste pour continuer à parler avec moi et, devant mon désintérêt, me dit que c'est parce qu'il est arabe que je ne veut pas lui parler. Moi, naïf, je me défend en lui disant que je n'ai aucune raison de ne pas parler aux arabes, qu'avec la tête que j'ai, je ne peux pas cacher mes origines, et je suis bien mal placé pour avoir une idée comme celle-là. « Bon » dit-il, « je ne vous en veux pas, serrez moi la main ». J'ai mis le sac qui pendait à ma main droite dans la gauche et je la lui ai serrée.

C'est là que tout a basculé. Je ne sais pas comment cela s'est passé, en une seconde j'étais par terre, cinq autres gamins étaient autour le moi à me donner des coups de pied et j'ai senti – je la sens encore - une main rentrer dans ma poche. Cela n'a duré que quelques secondes je crois, mais je ne me suis pas défendu, terrorisé à l'idée de recevoir un coup de couteau (ils criaient. « Attention, on a des couteaux ! »). Et puis plus rien, les gosses ont disparu, j'étais par terre, quelques curieux qui avaient été témoins de la scène me regardaient, mais pas un seul n'est venu m'aider au moins à me relever. Le spectacle était terminé...

Je suis allé porter plainte. Les 150FF que j'avais dans ma poche avaient bien sûr disparu et j'avais piteuse allure. L'officier de police de l'antenne de la rue Nationale, clairement d'origine magrebhine, m'a montré une liste de portraits. J'ai reconnu immédiatement mon agresseur. « C'est Sofiane, encore lui... » m'a dit le policier, apparemment triste de voir qu'un de ses compatriotes avait encore fait une bêtise. Il a donné des ordres, et dix minutes après, je vois Sofiane, donc, entouré de deux policiers, les menottes aux poignets, les yeux écarquillés et la peur au visage, entrer dans le poste de police. Il a fallu que je confirme ma plainte. Je n'étais plus, à ce moment là, libre de mes actes. Comme sous choc, j'obéissais à tout ce que l'on me demandait, comme par exemple réitérer le soir même ma plainte au poste de police principal de la Préfecture. J'y ai retrouvé Sofiane, accroché par les menottes à un crochet fixé dans le mur à mi hauteur dans le couloir qui menait au bureau. En passant à côté de lui, il m'a traité de salaud et je lui ai dit qu'il était bête. Pour qu'il avoue son vol (150FF), ils l'on questionné brutalement, devant moi, et comme il ne répondait pas ils l'ont menacé de rester là toute la nuit.

C'est ce qui a dû arriver, parce que le lendemain matin, à huit heures, un officier de police m'appelle au téléphone pour me dire d'aller cette fois-ci au bureau central de la police de l'Archevêché pour réitérer une troisième fois ma plainte parce que Sofiane avait avoué. C'est ce que j'ai fait, cette fois-ci en plaidant la cause de mon agresseur pour qu'on l'envoie au moins voir un psychologue ou une aide quelconque. L'officier, au milieu de ses paperasses, après m'avoir montré le billet de cent francs et celui de cinquante scotchées dans un cahier, pièces à conviction (je ne les ai jamais revus...), m'a dit qu'il serait libéré dans l'après midi et que, de toutes façons, ce n'est pas la peine que la société dépense quoique ce soit pour lui, encore un an ou deux et il recevra un coup de couteau, et hop fini, plus de Sofiane...Lui, il était assis sur une chaise, les menottes encore aux poignets, l'air totalement défait. Pauvre jeune d'à peine seize ans, j'aurais aimé pouvoir t'aider, mais je me suis senti très bête à ce moment là, je ne t'ai dit que des phases idiotes que tu avais dû entendre des milliers de fois. Je n'ai pas su.

Dehors, le soleil brillait. La mer était bleue. L'été était déjà là. Les mouettes faisaient un vacarme assourdissant.

Ce soir là, c'était la générale piano. En arrivant au théâtre, j'ai caché ma mésaventure, parce que le sentiment majeur que j'avais à ce moment là, c'était la honte de ne pas m'être défendu, d'avoir eu peur de « minots » de seize ans, je craignais qu'on se moque de moi.

J'ai très mal chanté. Je ne savais plus où était ma voix, je ne savais plus rien. J'ai perdu pied. Franco est venu me voir et, après son « What's wrong ? », je lui ai tout raconté. Il ne s'est pas moqué de moi et il m'a conseillé d'aller voir quelqu'un pour en parler. Je ne pensais pas, pour ma part, en être à ce point là.

Le jour de la pré-générale est arrivé. Je portais ce jour là de grosses lunettes de soleil. En sortant de ma résidence, j'ai senti une présence derrière moi. Je me suis retourné et j'ai vu qu'effectivement deux jeunes me suivaient. Je me suis arrêté et eux aussi. Le même scénario du feu pour la cigarette a recommencé. Cette fois-ci je suis resté muet et vigilant. Une rage froide commençait à m'envahir. C'est alors que j'ai regardé le plus grand des deux voyous. Cette face plate et ces oreilles décollées m'étaient familières : il ressemblait comme deux gouttes d'eau à Sofiane. Quand j'ai vu son acolyte au visage de misère s'approcher de ma banane, je lui pris sauvagement l'oreille et j'ai tordue le plus fort que je pouvais. « Tu es le frère de Sofiane » ai-je crié entre les hurlements du visage de misère. « Tu es un civil ! » s'est écrié le « frère » de Sofiane et ils sont partis tous les deux en courant dans la rue Sainte Barbe.

J'étais tremblant comme une feuille. Mon cœur battait à tout rompre. Il fallait aller à la répétition. C'est ce que j'ai fait.Il y avait une tache de sang sur le pantalon blanc...

Inutile de dire que ce soir là, ça n'a pas été glorieux. J'aurais dû pouvoir, professionnel, faire la part des choses et trouver la distance nécessaire, cela n'a pas été possible. Comme c'était bizarre, personne au théâtre ne m'adressait plus la parole... Franco lui m'a proposé de m'aider vocalement et le lendemain nous avions rendez-vous pour manger ensemble et ensuite travailler dans un studio les passages délicats que je n'arrivais plus à faire.

Pendant le repas, mon agent m'annonce au téléphone que si je ne chantais pas mieux le soir même pour la générale, je serais remplacé. Pour faire passer le stress, on a trouvé mieux depuis ! J'ai travaillé avec Franco et nous avons recollé les morceaux tant bien que mal pour présenter quelque chose de convenable.

Au vu de la situation, la répétition s'est à peu près bien passée. J'ai eu des applaudissements honnêtes après l'air et j'étais assez serein avant les applaudissements de la fin, surtout après que le directeur m'eut dit qu'il n'y avait plus de problème. La salle était pleine à craquer d'un public invité de générale, d'habitude un public bon enfant. Quand je suis rentré sur scène pour les saluts, j'ai eu droit à une des pires épreuves de ma vie : je me suis fait huer en bonne et due forme. C'est horrible parce qu'on ne peut pas se défendre contre autant de haine. J'ai salué comme si rien n'était et, le plus digne possible, je suis allé me cacher dans ma loge.

J'avais déjà perdu confiance en moi à cause des agressions répétées que j'avais subies, et maintenant les bouhs de la foule, c'était la totale.

Mes enfants étaient dans la salle pour la première, deux jours après, et ils ont vu leur père se faire huer par une dizaine de personnes déchaînées. C'est quelque chose qui les a marqués et qu'ils n'oublieront jamais, hélas. Lors de la troisième représentation, avant d'entrer dans le théâtre, je me fais aborder par deux fans d'opéra, petite chemise proprette, petit sac sous le bras et voix efféminée : « Monsieur Arapian, on est là pour vous ce soir, pas pour vous applaudir, mais pour vous siffler, on veut plus vous voir à Marseille... ». Je ne suis pas allé aux saluts.

De retour chez moi, j'ai dit à mon agent de barrer définitivement Escamillo de mon répertoire. Mais deux mois plus tard, j'étais à Rio de Janeiro pour le rechanter, sans sifflets cette fois et avec les collectionneurs d'autographes à la sortie des artistes.

J'ai encore du mal avec Marseille.