coulisses
LES PAPILLONS BLANCS


Pelléas et Mélisande
mise en scène Ruth Berghaus : "Je ne te vois plus du tout depuis quelque temps..."

Peut-on tout dire dans l'art ?

L'art est un espace de liberté.

Je dis par là que tout est permis, pour autant qu'on respecte les règles pré-établies, les fameuses règles de l'art. C'est exactement la définition de la liberté : on fait ce qu'on veut à l'intérieur de limites acceptées.

L'art est donc un espace de liberté qui provoque la possibilité de tout dire. C'est une définition de l'art que je revendique. Parce que ce que l'on dit au travers de l'art - j'aime bien dire "au travers" - a l'avantage d'être toujours beau, même si on exprime des choses très laides. Le fait qu'une chose très laide soit très belle lui donne encore plus de force dans sa laideur.

L'art devient, du coup, une arme redoutable.

Parlons de l'opéra, art que je connais un peu : il n'y a pas d'art plus contraignant et cependant plus libératoire. Drôle de contradiction...

Cela remonte à l'époque où j'apprenais Pelléas et Mélisande. Je n'avais pas beaucoup de temps, et je m'étais donné une semaine pour chaque scène, et deux pour la scène d'Yniold (acte 3, scène IV) parce qu'elle est, en gros, deux fois plus longue que les autres scènes de Golaud. Au bout de deux mois de travail, je savais tout par coeur, sauf cette scène-là qui ne voulait pas "rentrer". Bien sûr, la question du pourquoi est vite arrivée dans la discussion avec ma répétitrice, qui était aussi mon épouse, cela a son importance.

Je me suis rendu compte, alors, que Golaud, dans cette scène, ressemble à ce dont j'ai le plus honte chez moi : j'ai souvent eu des pulsions destructrices envers mes propres enfants - sans jamais être passé à l'acte, n'ayez pas peur ! - dans des situations de crise que je ne pouvais pas contrôler (pleurs, cris, réveil la nuit, etc.). Ces envies de "meurtre", j'en ai honte, et je les avais enfouies très loin, et, surtout, c'était un secret que je n'avais jamais avoué à personne, surtout pas à mon épouse.. Mais là, il fallait que je les expose aux yeux de tout le monde, sur scène, mais tout d'abord à elle...

C'était au dessus de mes forces.

Quand les répétitions scéniques en sont arrivées à la fameuse scène, le blocage était toujours là. Il a fallu tout l'art de ce grand metteur en scène qu'était Ruth Berghaus pour arriver à me faire trouver la distance qui m'a permis de faire du mal à mon fils sur scène. Elle m'a dit quelque chose que je n'oublierai jamais :" Prends tes cafards noirs et passe-les au travers du cadre de l'Art, et là, par magie, tu verras, ils se transformeront en papillons blancs..." J'ai donc cherché, je n'avais pas le choix, les pires horreurs que j'avais au fond de moi, mes pires cauchemars, et je m'en suis "servi" pour jouer cette scène. Résultat : c'est celle qui, après plus de 90 représentations maintenant, a toujours le plus de succès.

Le public applaudit aux horreurs de l'âme humaine, parce que sur scène, quand c'est bien "fait", c'est beau !!! Et c'est d'autant plus beau que l'on en fait ressortir la laideur, en respectant cependant les règles du théâtre (par exemple le fait que celui qui est "mort" se relève, intact, pour les applaudissements). La beauté de la re-présentation multiplie, si je puis dire, la laideur de la chose.

Pour la beauté, on peut dire, je pense, la même chose.

C'est donc un devoir de tout dire dans l'art.