coulisses
DANGEREUSES LIAISONS

Il est des musiques bien difficiles. Si difficiles parfois qu’il est difficile de les nommer musique, parce qu’elles n’ont de musique que le fait qu’elles sont écrites. Mais bon, un professionnel est payé pour faire ce pour quoi il est payé et doit laisser ses opinions de côté.

C’est dans cet état d’esprit que j’ai travaillé les Liaisons Dangereuses de Claude Prey. Mais cette fois-ci, pour la première fois de ma vie, je me suis trouvé devant un problème de taille : je n’arrivais pas à chanter juste. Rien dans l’accompagnement pour aider le pauvre chanteur, et même après des dizaines d’heures de travail par page, le résultat était toujours aussi aléatoire : à moins d’avoir une parfaite oreille absolue, il était impossible de faire les notes.

Pour m’aider, la direction artistique du théâtre de Metz m’avait envoyé un enregistrement. J’ai d’abord, en entendant le baryton qui chantait Valmont et qui faisait « n’importe quoi », et au moins pour prouver qu’on peut faire mieux, travaillé comme un fou, plus que je n’ai jamais travaillé sur une partition de ma vie pour l’apprendre. Après trois mois d’épuisement, il m’a bien fallu admettre qu’il me serait impossible de chanter ma partie comme elle était écrite et que tout ce que je pouvais faire c’est une espèce de ligne musicale qui ressemblerait vaguement à celle qu’avait écrite Claude Prey, au risque de ne pas faire la même à chaque fois…

Un autre problème a été d’apprendre le texte par cœur. Pas de repère musical, encore moins de repère de sens, la tâche s’est avéré difficile. J’ai donc contacté la direction artistique du théâtre pour demander une rallonge de répétitions : il n’était prévu que 3 semaines jusqu’au premier filage, loin, loin de ce qui aurait été un minimum pour ce genre d’œuvre. On m’a ri au nez bien sûr…

Me voici donc à la première répétition "musicale", sans connaître mon rôle absolument par cœur. Pour me rassurer, on me dit qu'il n’est vraiment pas nécessaire de chanter juste, que la musique est comme improvisée, il faut seulement se baser à peu près sur ce qui est écrit. On aurait pu me le dire plus tôt, mais bon, j'avoue que cette nouvelle me soulage. Et puis les répétitions avancent. Je prends de plus en plus de plaisir à jouer ce gros pourri de Valmont, je me surprends même à l’aimer. La musique, je m’y habitue. Peu à peu nous trouvons nos marques, une entente se crée entre chanteurs, musiciens et metteur en scène, nous sommes tous dans la même galère. La musique, bien que chaque fois différente, prend lentement forme et je dois avouer que je commence à m'amuser.

Le hic, ce sont certains passages répétitifs, les ensembles, pendant lesquels je compte les mesures pour placer mes interventions afin de ne pas gêner mes collègues chanteurs qui sont aussi perdus que moi. Compter des mesures quand il n’y a pas de rythme, quand la musique est différente chaque fois, quand il n’y a pas de chef pour donner les départs, j’avoue que j’ai du mal. Et quand j’arrive à partir juste, ce sont les mots qui me manquent. Etant donné le peu de répétitions, la tâche m’aurait été insurmontable si ne m’était pas venue l’idée d’avoir des antisèches sur scène. Avec un appareil numérique, je prends des photos de la texture du sol, des murs, des meubles, et avec l'aide d' un logiciel de traitement d’image, j'imprime sur des feuilles de papier une imitation parfaite de portions de sol, de paroi, ou de meuble, feuilles sur lesquelles le texte improbable de la pièce est écrit en surimpression.

Le premier essai ayant été concluant (quelle liberté !), j’ai donc placé sur scène cinq antisèches, solidement fixées avec du ruban adhésif double face. Libéré de ces écueils de mémoire, j’ai pu jouer à fond mon rôle, la musique que je recomposais m’étant devenue un jeu d’enfant.

Il y avait un moment dans la mise en scène où je devais m’habiller en château, c'est-à-dire que je portais tout autour de moi un château de nylon rose et bleu à bretelles, effet hautement comique et scène extrêmement forte. Sur le toit plat du château et sous mes yeux, j'ai mis, feuilles de papier bleu, les antisèches requises.

La première s'approchait mais j'avais l’esprit léger.

avec Nathalie GAUDEFROY , Martine SURAIS, Nicolas Gambotti et Delphine HAIDAN

La vie ne peut pas être facile.

Cela s’est d’abord passé pendant la générale. J’avais un maximum de trente secondes pour "enfiler", en coulisses, mon costume de château et entrer, essoufflé, sur scène pour continuer les hurlements que demande le rôle à ce moment-là. Je lis donc mes antisèches, mais sans voir que la main du Diable a inversé les feuilles que j'avais sous les yeux et que je suis en train de chanter la fin de la scène deux minutes trop tôt. Peu importe la musique qui est à ce moment-là une cacophonie improvisée, peu importe non plus la suite de mots dépourvue de sens, une fois conscient de la blague qu’on m’a faite, je reprends le cours des choses, une page plus tôt et cette fois-ci dans le bon ordre. Vive la musique moderne et merci, chère claveciniste, magnifique Claire CORNELOUP, d'avoir suivi d'une oreille attentive et experte mes démélés avec la partition!

Je feins une grosse colère en sortant de scène, tout en riant intérieurement de cette farce, sans savoir pour autant qui me l’avait faite. Craignant cependant une autre blague du même acabit, pressentiment salvateur, j'arrive au théâtre deux jours plus tard pour la première avec des antisèches de "rechange" que je cache sous un tabouret dans les coulisses.

Une heure plus tard, avant d’enfiler mon château, je me rens compte que, cette fois-ci, deux des quatre petites feuilles, pourtant collées au double face sur le nylon du toit, avaient disparu. Ne perdant pas une seconde mes moyens, je récupère froidement mes rechanges, et je suis bon pour quelques secondes de retard sur scène et un essouflement un peu plus prononcé. Par contre, cette fois-ci, ma colère n'est pas feinte. Je vais jusqu’à la direction pour me plaindre de ce manque de professionnalisme flagrant. L’accueil est très froid, tant du côté des machinistes sur scène que de la direction. Comme si tout le monde était au courant….

Moi, je suis détruit.


avec Martine SURAIS

Pour la deuxième, je cache des rechanges en double exemplaire, dans des coins différents des coulisses. Quel n'est pas mon étonnement quand, à la fin de la représentation, aucun incident n’est arrivé. La direction du théâtre a-t-elle fait son enquête et sévi? Ou alors était-ce le metteur en scène, absent pour la seconde, qui m’avait fait cette farce ? Peu importe, je me suis senti, naïvement, plus à l’aise entre les murs vénérables du Théâtre de la Comédie de Metz. Tout rentrait dans l’ordre.

Je suis arrivé léger au théâtre pour la troisième et dernière des Liaisons Dangereuses (eh oui, quatre mois de travail pour trois représentations…). Je me donne à fond, j’ai un plaisir énorme aux perversités de Valmont, et c’est tout innocent que j’arrive à la scène du château. Persuadé que rien ne pouvait plus m’inquiéter puisque le metteur en scène n’était pas là, j’avais naïvement omis de m’occuper des "rechanges".

Ce soir-là, il n’y avait plus rien sur le toit du château, rien, rien, du nylon bleu, désespérément bleu et lisse...


avec Delphine HAIDAN et Martine SURAIS

Je suis entré sur scène comme si je plongeais dans une piscine d’eau glacée remplie de piranhas et de murènes affamées. Mais là, miracle: cette scène que je pensais ne pas savoir, je la sais. Je n’ai pas fait une seule faute. Celui ou celle qui attendait en coulisses que je me trompe l’a fait en vain. Cela a été ma petite victoire.

Piètre victoire. Tout le monde, excepté mes collègues chanteurs et musiciens, tout ce monde des coulisses, machinistes, costumiers, accessoiristes, électriciens, tous tournaient la tête en me voyant. Ce dernier soir, je n’eus pas un seul au revoir, même le directeur est passé devant moi sans même m’adresser la parole.

Le lendemain, sur la route du retour, en sortant de la ville, j’ai eu cette sale impression, connue au fond de mes tripes, d’être chassé d’un endroit sans en connaître la raison. C’est douloureux, surtout de ne même pas savoir contre qui se retourner. J’ai envoyé un mail au directeur du théâtre afin qu’il traite cette affaire avec sévérité. Je n’ai pas eu de réponse.

Un mur de Berlin de silence et d’ignorance.

Quelques mois plus tard, au détour d’une conversation avec le metteur en scène, j’ai appris que la personne responsable de ce sabotage fait partie du personnel du théâtre. Cette personne trouvait inacceptable qu’au prix où j’étais payé (!), je ne connaisse pas mon rôle. Elle avait ainsi tenté de me punir. Elle ne pouvait certainement pas savoir que si j’additionnais les centaines d’heures passées devant mon piano à essayer d’apprendre ce rôle, j’étais certainement moins payé qu’elle…

Quant à l’attitude de ceux qui savaient, ceux qui n’ont rien dit ni rien fait, ceux qui ont tourné la tête en me voyant au sortir de la scène, ceux qui ne m’ont pas dit au revoir, elle reste pour moi un mystère.

Les Liaisons Dangereuse, de Claude Prey
Mise en scène et costumes : Jeanne HADRIEN
Décors et co-réalisation scénique : Philippe GODEFROID
Nouvelle production de l'Opéra de Metz
Première le 7 avril 2006
Photos Muriel Denzler
revue de presse